Déprogrammation du regard (Rémy Hysbergue)

La peinture de Rémy Hysbergue se confronte à la tradition picturale par une mise à l’écart et par une expérimentation incessante qui contrarie les habitudes et les immédiatetés.

Les problèmes qu’il dégage à partir d’une mobilité d’expérience sont ceux de la peinture et du regard. Les « effets » qu’il invente et propose au regard ne formulent aucune résolution mais reconduisent la question même de l’acte de peindre. De la multiplicité des Cordialement (2000) [1], Vides Faits (2002), Abracadabra (2002), Laps (2003) ou Esbrouffes (2003) [2] à la surface retranchée des Pneuma (2000), Distractions (2001), Fiction ou Reversible, l’ensemble de la construction des séries d’Hysbergue travaille la tension au cœur même de son activité. La série devient le révélateur dialectique qui pose et travaille ces tensions à l’intérieur d’une même série mais également entre elles. La densité qui se tisse dans le(s) rapport(s) de plein et de vides ne fonde aucune méthodologie picturale stable. Il n’y a aucun point de certitude mais au contraire une mobilité créant une instabilité et un profond mouvement d’exploration. En ce sens, les séductions que les effets proposent ne sont pas une fin en soi mais une tentative infinie de toujours porter le regard sur l’acte de peindre. Il ne s’agit donc pas de produire un toujours-semblable pictural reposant sur l’immédiateté de la reconnaissance. Ce qui exposé, c’est la mise en cause de l’immédiateté par l’effet même sur le regard. Il ne cherche pas à boucler l’effet d’une ligne, d’un décalage ou d’une tension chromatique comme une forme de résolution. Il engage au contraire un questionnement. L’espace du plan pictural proposé avec le Komacel [3] est celui d’une conscience du voir, la conscience d’une prise de conscience. Ce qui se peint et s’explore en peinture est une traversée oblique des marges d’apparition de cette conscience picturale. La présence problématique de la peinture à elle-même est une présence négative car elle ne cesse d’alimenter une distance critique de ses propres conditions d’apparaître. Cette distance se développe à partir des tensions, des accidents, des ratages et des effets qui ne se réduisent jamais seulement à de simples séductions d’immédiateté. C’est souvent à partir d’un accident, d’un moment pictural qui résiste ou s’échappe que Rémy Hysbergue développe une nouvelle série. En se nourrissant de ses propres heurts et des conséquences toujours improbables du geste, il ne dit pas ce qu’est (ou ce que serait) la peinture, il en explore sans cesse la possibilité.

La peinture de Rémy Hysbergue s’élabore donc dans son propre mouvement critique et accueille dans sa variété la surprise et les accidents comme un moteur vital. En combattant l’idée souvent régressive de la l’habitude et de la programmation des regards, la peinture de Rémy Hysbergue pense sa propre différence. Il offre obliquement une expérience esthétique qui contrarie l’immédiateté en soulignant une fragilité authentique de l’événement de la peinture.


Décembre 2004

On pense également à Chaque jour (ici n° 29)


Voir également quelques images galerie Jean Brolly.

Sébastien Rongier - 28 novembre 2008

[1]  

Cordialement n° 5

[2]  

Esbrouffes n° 18

[3] Le Komacel est une mousse de PVC blanche que Rémy Hysbergue a décidé d’utiliser pour déjouer le poids historique d’une tradition picturale reposant sur la trame du tableau.