Ecrivain + livre (+ prix) = vers une nouvelle dégradation nationale (?)... ou la tête à Toto !

Sachant qu’un écrivain primé dans un pays européen a priori civilisé comme la France, pays qu’on dit démocratique, régi par des lois et même la déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen (on dit même qu’elle a une valeur constitutionnelle, voir ici) devrait désormais être soumis, selon les propos d’un député français, élu du peuple, à un devoir de réserve, ou selon sa reformulation post-prise-de-pied-dans-le-tapis en « principe de modération » - on appréciera l’euphémisme et la très gesticulatoire pirouette... le sous-texte de la logorrhée ayant été cerné ici - les questions sont :


1. Combien de temps un écrivain primé est-il soumis à ce devoir-principe de réserve-modération ? Doit-on compter en mois ? En décennies ? Doit-on inclure les ayant-droits ? Ne pourrait-on pas lire dès Homère une critique de l’exercice contemporain du pouvoir ? Quelles leçons doit-on en tirer quant à l’opportunité éditoriale de retrouver les livres de cet individu qui n’avait sans doute pas ses papiers dans les librairies françaises et mêmes sur les listes de baccalauréat ?

2. A quels prix littéraires cette nouvelle règle de soumission est-elle applicable (on retirera de la liste le prix littéraire Sade pour d’évidentes raisons : la soumission y est, comment dirais-je, maîtresse...) ? Le Grand Prix Littéraire Jean D’Ormesson (qui existe... je veux dire le prix) ne mérite-t-il pas lui aussi les égards de la nation. S’il n’est pas encore d’utilité nationale (comme le Goncourt... je veux dire le prix), il en jette sur la jaquette.

3. Si d’aventure, un écrivain primé s’égarait dans ses propos après avoir reçu son prix (cela pourrait commencer dès la phrase : « je n’aime pas le jogging », ou des trucs plus politiques comme « je peux faire un atelier d’écriture à l’EPAD, il paraît qu’il manque du personnel et que l’ambiance n’est pas très bonne »), quels sanctions faudrait-il prévoir ? Montrer du doigt ? Retirer le prix ? Retirer le livre des librairies ? Brûler le livre ? Interdire des publications ultérieures ? Pratiquer la torture ? Empêcher toute pratique intellectuelle par lobotomie chimique, bouchère ou musicale par passage en boucle de certains disques ?

4. Sachant que l’application de cette nouvelle règle de sociabilité littéraire, ce « devoir-principe de réserve-modération » est visiblement un principe rétroactif (les propos incriminés par notre député - c’est notre député puisqu’il représente le peuple, c’est-à-dire « nous »... si, si - ont été prononcés en août et le prix n’a été décerné qu’en novembre), faut-il que les différents jurys et académies, outre la lecture des livres reçoivent l’intégralité des entretiens accordés aux journaux, radios, télévisions (en même sur internet... rendez vous compte) afin de traquer l’éventuel indélicat qui pourrait déplaire au pouvoir, aux enfants du pouvoir, aux amis du pouvoir, aux chiens du pouvoir, aux scooters du pouvoir, aux instituts de sondages du pouvoir, aux partenaire de jogging du pouvoir, etc.


Face à toutes ces questions de droit constitutionnel, d’éthique et de philosophie politique, je propose, non pas de relire Kant ou Hegel - je n’aurai pas ce mauvais goût du temps d’avant les fouquets ’s pride - mais plusieurs solutions pratiques pour sortir de cette impasse littéraire :

A. Un moratoire sur les prix littéraires : suspendre tous les prix littéraires jusqu’à la livraison des premiers romans, essais, ou recueils de Johnny Hallyday, Jean-Marie Bigard, Doc Gynéco ou Christian Clavier. Ainsi la représentation nationale n’aura plus à rougir de mauvaises fréquentations littéraires.

B. La mise en place d’une commission de morale littéraire qui mettrait bon ordre (moral donc) à la publication littéraire française, voire francophone, histoire de bien cadrer notre "identité nationale ou nationaliste" (je ne me souviens plus de l’orthographe correcte).

C. Interdire tout simplement aux auteurs de publier. Frapper de dégradation nationale (et peut-être même réinventer l’indignité nationale) toute personne publiant un livre hors des cadres désirés par le pouvoir et ses alentours. A ce point d’anti-intellectualisme et de désir saillant de mater la liberté d’expression, tous les "espoirs" sont possibles. Et si cela ne suffit pas, mettre tout ce petit monde en prison, ou que sais-je encore. N’est-ce pas ce « député UMP de son état occupant la place 268 » comme le dit avec précision Claro qui soutenait un amendement réclamant le rétablissement de la peine de mort. Le raccourci est certes un peu facile voire inopportun mais tant de vacuité laisse effondré.



Au fait, j’ai une bonne nouvelle, cette année Marie NDiaye pour Trois femmes puissantes a obtenu le prix Goncourt 2009... et en ce moment elle vit à Berlin avec Jean-Yves Cendrey, lui aussi sacré écrivain. Ah, cela nous change de toute cette poisse.


PS : De là à penser que nous avons là notre Princesse de Clèves contemporaine, il n’y a pas loin.

Je propose de suite ces Trois femmes puissantes au programme de l’agrégation 2010, ou à celui de l’ENS. Une sorte de beau geste.

Sébastien Rongier - 12 novembre 2009