F-Y Jeannet, un article pour Klincksieck (et une partie inédite ici même)

En 2007, dans le cadre d’un séminaire autour du thème du "corps", j’ai proposé une réflexion autour de l’œuvre de Frédéric-Yves Jeannet. J’avais depuis longtemps l’envie de me pencher sur cette œuvre fascinante et de tirer quelques fils de ces livres denses.

Peu à peu l’écriture de l’article a quitté un chemin académique pour élaborer un dialogue avec une série de citations. Au cours de l’écriture de cette conférence, j’ai même eu l’idée de construire une conférence à voix multiples. Deux amies complices auraient dans le public pris en charge de dire les citations, l’une les extraits de Jeannet, l’autre les textes d’auteurs et théoriciens. Ces voix féminines auraient entrecoupé mes propos, et je crois, donné une autre densité à ce moment. Mais les aléas n’ont pas permis de concrétiser ce projet de lecture. En revanche, le hasard, les circonstances m’auront permis de rencontrer FY Jeannet pour la première fois en ce décembre frisquet de 2007 dans une salle du Panthéon-Sorbonne, ce dernier atterrissant tout juste en France ce même jour. Le fil se prolongeait.



Approche de Frédéric-Yves Jeannet

(corps du texte)





« mais comment savoir, que savoir ? »

Claude Simon

La Route des Flandres (p. 289)



« La vie est faite de morceaux qui ne se joignent pas. »

François Truffaut,

Les Deux Anglaises et le continent




Chaque livre de Frédéric-Yves Jeannet est une aventure. On manque de repères, d’information, on se retrouve au milieu d’un torrent, d’un espace en expansion dans lequel il faut trouver une place. Quelque chose s’échappe, ne reste pas en place : des plaques mouvantes d’écriture, des traces de mémoire, un bouillonnement textuel.

J’ai découvert les livres de Frédéric-Yves Jeannet en 2000, au moment de la sortie de Charité. Le chemin de cette découverte est aujourd’hui perdu. Peut-être un article dans la presse, une voix à la radio qui aurait évoqué le livre, mais plus sûrement le livre ouvert dans une librairie. Quelques pages parcourues qui, immédiatement, saisissent. Une lecture qui secoue et implique d’inventer son propre chemin, d’accepter les failles et de plonger dans les anfractuosités de l’écriture. Ce sont ces livres, ces formes qui donnent la possibilité de travailler, de penser, d’écrire, des livres qui injectent du désir et du trouble. Avec Frédéric-Yves Jeannet, on redécouvre le mouvement vital d’un « sens dispersé » [1] tel que l’évoque Jean-Christophe Bailly dans Le paradis du sens



Jean-Christophe Bailly

« Il n’y a ici aucune opinion de synthèse, mais bien au contraire la vision d’un paysage complexe, fait de focalisations, de détails, de monographies : avec des vallées, des plaines arides, des fleuves, des montagnes, comme une infinie géographie de la mémoire et du pensable. » (Le paradis du sens, Paris, Bourgois, 1988, p. 32)



« comme une infinie géographie de la mémoire et du pensable »… la cartographie mémorielle est le cœur de l’écriture de Jeannet. Chaque livre accumule les plis d’une mémoire lacunaire, traversée par les événements passés, lesquels sont captés et tissés au milieu du tumulte du présent. Chaque livre est le long paragraphe d’une mémoire qui tangue.

Chaque geste d’écriture est une plongée dans l’incertitude pour arracher, non pas une certitude mais une interrogation supplémentaire. L’écriture de Frédéric-Yves Jeannet est celle d’un « sens dispersé ». Elle tente de joindre les bordures de cette « infinie géographie de la mémoire » en recopiant incessamment ses propres manuscrits anciens, en cherchant à saisir ce qui est enfoui, ou éloigné.

Aller vers les livres Jeannet, c’est prendre le corps du texte comme éloignement et tentative de rapprochement avec une forme qui serait soi.




Aussi quatre lignes de navigation pour aborder l’auteur :
1.
(Surface) : une approche dans l’obscurité
2.
(Plongée) : les ravaudages de l’archéologue
3.
(Dérive) : atopie et tremblement
4.
(Ressac) : voix sombre du monde et esquisse d’une lumière à venir





(Surface)

Une approche dans l’obscurité




Frédéric-Yves Jeannet arrive du lointain. Il a quitté la France à l’âge de 16 ans pour s’éloigner d’une ville, d’une famille, d’une vie, de l’atmosphère pour lui délétère d’un pays, et surtout pour mille autres raisons. On ne saurait circonscrire cet ébranlement à une cause unique et symbolique. Même s’il prend la nationalité mexicaine, sa vie traverse les continents, les pays, les villes : la Suisse, le Mexique, le Japon, les Etats-Unis, la Nouvelle-Zélande, Londres, Amsterdam, Stockholm, Cuernavaca, Hong Kong, New York, Wellington, etc.

Mais ces cascades géographiques qui s’accumulent au cœur des livres ne constituent aucune écriture voyageuse. Elles alimentent seulement une écriture voyagée, poreuse aux conditions du monde traversé.

On présente souvent les livres de Frédéric-Yves Jeannet comme une autobiographie, ou le récit d’une quête personnelle… approche qui me semble être particulièrement réductrice et ne rend pas compte des enjeux de ses livres. Je voudrais concentrer ma réflexion sur trois livres de Frédéric-Yves Jeannet : Cyclone (1997), Charité (2000) et Recouvrance (2007). D’autres livres de Jeannet pourront apparaître au cours de l’exposé mais ces trois-ci forment un ensemble inachevé et inachevable.

On présente également Frédéric-Yves Jeannet comme un romancier. Il n’y a nulle mention du mot « roman » sur aucun des livres. Et surtout, ce terme n’a aucun sens pour les désigner… ce raccourci, cette facilité terminologique montre bien que le mot n’a génétiquement plus grand sens.

Si l’on cherche à approcher Frédéric-Yves Jeannet par un « qui » et un « où »… il n’y a qu’une seule réponse possible : dans ses livres, dans son écriture. Je ne parle pas de la personne dont je n’ai rien à dire, je parle d’un soi constitué par les lambeaux d’une mémoire qui ne se saisit que dans l’écriture. En ce sens, et j’y reviendrai, l’écriture de Jeannet est celle d’une Biographie, mais au sens où Roger Laporte l’écrivait : le Biographique, c’est seulement la vie de l’écriture.

La question déterminante dans les livres de Jeannet est celle d’une « infinie géographie de la mémoire », mais comprise comme enjeu de l’écriture.





Frédéric-Yves Jeannet

« Je marche dans la ville en articulant à voix basse ces phrases à l’appel desquelles je cherche vainement, depuis si longtemps déjà, à répondre. Depuis un quart de siècle, j’accumule lentement des notes dans divers carnets de bord qui constituent des sortes de puits, réserves où elles fermentent et s’élaborent plus ou moins au fil des recopiages successifs, avant de rejoindre ce livre qui les absorbe toutes, les dévore, se nourrit de leur substance, de leur dissémination ; ce livre qui n’en est pas un – ni roman, ni poème, ni même journal –, liasse de lambeaux noirs presque indifférenciés où tout peut entrer, tout ou rien. » (FY Jeannet, Cyclone pp. 13-14)


Il sera beaucoup question de recopiage. Car les livres de Jeannet tentent de couturer les formes d’un soi, de saisir les possibilités d’une mémoire en plongeant par l’écriture dans cette « infinie géographie de la mémoire ».


Jeannet accumule les lambeaux de souvenirs, reprend inlassablement les notes, tente des assemblages, travaille les sutures et se bat dans chaque phrase écrite, réécrite contre la dévoration de la mémoire. Ce n’est pas une écriture de l’intériorité mais une intériorité de l’écriture. Ce qui importe ici, c’est le corps du texte.

Autobiographie, journal intime, autofiction, etc., toutes ces catégorisations n’ont de sens que pour ceux qui veulent se rassurer, trouver une assurance dans leur lecture, leur rapport à la littérature. Mais c’est l’inverse qui importe et emporte : un brouillage des repères, une perte d’assurance (la franchise du malaise… histoire de détourner la novlangue des compagnies d’assurance).


La topographie textuelle de Jeannet n’est pas celle d’une histoire, d’un récit, d’une vie, d’une biographie, mais celle d’une écriture prise dans les arcanes du biographique. Jeannet ne réduit jamais l’enjeu au seul « moi ». Il s’agit d’un sujet d’écriture… une certaine autonymie




Roland Barthes


« la copie énigmatique, celle qui intéresse, c’est la copie décrochée : tout en même temps, elle reproduit et retourne : elle ne peut produire qu’en retournant, elle trouble l’enchaînement infini des répliques. » 54

« C’est l’autonymie  : le strabisme inquiétant (comique et plat) d’une opération en boucle : quelque chose comme un anagramme, une surimpression inversée, un écrasement de niveaux. » 54

« Ne sais-je pas que, dans le champ du sujet, il n’y a pas de référent ? Le fait (biographique, textuel) s’abolit dans le signifiant, parce qu’il coïncide immédiatement avec lui : en m’écrivant (…) je suis moi-même mon propre symbole, je suis l’histoire qui m’arrive : en roue libre dans le langage, je n’ai rien à quoi me comparer » Roland Barthes par Roland Barthes, p. 61


L’autonymie de Barthes semble éclairer l’écriture de Jeannet sous trois aspects : en posant le champ du sujet comme étant d’abord une question d’écriture, en l’articulant ensuite à la question du copiage mais dans son décalage, et enfin en faisant obliquement référence à Montaigne (la roue, le biographique, le « je suis moi-même »). L’autonymie de Jeannet rejoint le projet des Essais dans cette tentative de saisir un « moi-même », un rapport à soi qui ne se réduise pas à un se raconter. Ce « moi-même » se conquiert dans un geste d’écriture qui met en branle un mouvement infini et imparfait (« je me roule en moi-même »). Ce qui est premier chez Montaigne, c’est le livre et l’acte d’écrire. Bien sûr « je suis moi-même la matière de mon livre » mais l’adresse « Au lecteur » liminaire confirme la primauté du livre : « C’est ici un livre de bonne foi ». D’abord, un livre. Mais évidemment la bonne foi de l’écriture implique les incertitudes, et la conscience d’un « sens dispersé ». Et ce n’est pas faire ici une lecture de Montaigne qui forcerait le texte, c’est rappeler d’abord que cette conquête du sujet par l’écriture n’efface pas le monde mais l’implique : les Essais sont pleins du monde politique social et intime (de l’anthropophage lointain à l’intimité du cavalier souffrant d’horribles calculs… faisant des Essais un grand moment littéraire du corps). Montaigne est corrélé au monde parce que ce « je » est dans le monde. Par ailleurs, ce projet d’écriture se heurte à une identité qui ne forme aucun tout. Elle ne peut se donner comme clôture. Ce « passage » qu’il peint s’élabore de manière fragmentaire. Le livre qu’il décrit comme une « marqueterie mal jointe » est un ensemble de « pièces décousues » (III, 3), de « bigarrure » et « rappiessement ».

C’est dans cette lignée branlante du rapiècement littéraire que Jeannet s’inscrit, explorant la possibilité de dire l’opacité fondamentale de l’œuvre et de l’écriture face au biographique, allant au cœur d’une non-transparence – on ne peut donc réduire l’écriture à une vérité biographique cachée derrière le texte.


Frédéric-Yves Jeannet

« Le texte vient de loin. Cela commence dans une obscurité. Ce qu’il y avait avant le texte, c’était cette obscurité. Au demeurant qui était au départ, on ne le sait plus après que le texte a été écrit, quand on s’est enfin lavé de lui. On se souvient seulement de la douleur, de l’obscurité dont il provenait, de l’incertitude qui l’avait porté. Mais cela est alors devenu très lointain. Cette origine est comme désincarnée, lorsque le texte est fait, lorsqu’il est devenu passé. » p. 11

Extrait de Michel Butor, Frédéric-Yves Jeannet, De la distance, déambulation, Rennes, Editions Ubacs, 1990



Il faudrait s’arrêter longtemps sur la construction en fragment de ce livre d’entretien et d’amitié entre Butor et Jeannet, sur le jeu d’allers et retour à l’intérieur du livre, sur la variété des matériaux, leur dimension imaginaire parfois, et le glissement des espaces de dialogue. Ce livre me semble dire beaucoup du processus d’écriture de Jeannet (tout comme la maquette du livre d’entretien avec Robert Guyon publié chez Argol).


Revenons à cette question du biographique.

Bien sûr, chez Jeannet il y a la mort du père, la fuite adolescente, les noires figures familiales (de la pieuvre à la mère-Jocaste, etc.), les amours fracassés, les amis disparus, la dépression qui ronge, les deux fils à qui on s’adresse, et tant d’autres choses. Mais tout cela ne forme aucun livre ni ne fonde une écriture




(Plongée)

Les ravaudages de l’archéologue





Roland Barthes

« Texte veut dire Tissu  ; mais alors que jusqu’ici on a toujours pris ce tissu pour un produit, un voile tout fait, derrière lequel se tient, plus ou moins caché, le sens (la vérité), nous accentuons maintenant, dans le tissu, l’idée générative que le texte se fait, se travaille à travers un entrelacs perpétuel ; perdu dans ce tissu – cette texture – le sujet s’y défait, telle une araignée qui se dissoudrait elle-même dans les sécrétions constructives de sa toile. Si nous aimions les néologismes, nous pourrions définir la théorie du texte comme une hyphologie (hyphos, c’est le tissu et la toile d’araignée).

Roland Barthes, Le plaisir du texte, pages 100-101



De S/Z au Plaisir du texte, Barthes n’a cessé de rappeler le texte comme tissu ouvert au rapiècement, à la citation, au travail de tissage et de tressage… manière pour lui de reverser la clôture, d’ouvrir le texte au croisement en faisant claquer l’étymologie (le textus latin c’est le tissu, la trame). Ce que trame Barthes dans la pensée, c’est un renversement de l’intemporalité de la littérature (son éternité et son ce-qui-va-de-soi). Après la rigueur structurale, vite biaisée, Barthes attaque les conformités au modèle littéraire (la communication ou la représentation) par une dynamique textuelle, par l’évocation du processus de génération de l’œuvre. Le texte comme tissu invente des constructions et des croisements, brouille les habitudes et les attentions en brisant les cohérences. Chez Barthes, le fragment prend la valeur de modernité d’une littérature engagée dans le monde par la question qu’elle pose (se pose) avec le langage, et un usage sans destination.

Si Frédéric-Yves Jeannet travaille son écriture à partir de fragments, c’est en les couturant. Le textile de Jeannet, c’est sa mémoire, et l’écriture de sa mémoire. Il travaille les strates, recopie, relie et relit les textes anciens. Il fait remonter des couches passées de la mémoire et des textes les bribes (les « lambeaux ») du passé.




Frédéric-Yves Jeannet


« D’avoir passé tant d’années hors du monde, enfermé dans le travail de l’écriture en fumant jusqu’à la douleur, m’avait-il rendu celui-ci désormais inhabitable ? Tisser un texte comme une ample toile d’araignée, un texte pour y vivre, ou à tout le moins qui aide à survivre, ne fût-ce que pendant la durée de son tissage ; tisser phrase après phrase, entre les lieux déchirés où la vie se déroule, dans l’effroyable effrènement que devient la vie lorsqu’on dépasse un point intangible de l’âge adulte, dans l’écartèlement des climats, la dislocation des repères et paysages hantés par l’exilé ; tisser phrase après phrase, malgré les multiples difficultés qui ne manquent jamais d’y surgir, un texte qui serait comme une toison dont l’auteur pourrait se revêtir afin de se protéger du malheur » (Frédéric-Yves Jeannet, Charité, p. 18)



Frédéric-Yves Jeannet essaye de couturer les fragments d’un soi. Il invente une forme qui suture les lambeaux, raccommode les morceaux anciens de l’écriture pour aboutir au texte. Ce travail c’est celui du ravaudeur (entendre en creux les « rappiessement » de Montaigne). Ses vêtements sont ceux de la mémoire, leurs lacunes infinies, leurs douleurs noires. Mais s’il couture, ce n’est pas pour raconter (faire récit), c’est d’abord pour saisir les remous du texte. Jeannet va toujours au plus profond de cette mémoire. Mais une profondeur intime et textuelle qui ne se donne pas, elle s’extrait lentement des couches de la mémoire. Lent travail de l’archéologue qui pose une bribe de mémoire à partir de laquelle il faut creuser, avancer et redire pour sonder la mémoire et l’écriture.




Frédéric-Yves Jeannet

« Ainsi est apparue dans ce manuscrit une strate supplémentaire, qui en traversera les pages, intercalées comme les couches de sédimentation limoneuse dans la structure subaquatique des marais entre d’autres couches argileuses plus anciennes, durcies ou encore élastiques, mais d’une élasticité tectonique relative : outre les années de sa composition, les première du XXIe siècle, qui s’écoulent à mesure que le texte s’assemble, outre celle qui a précédé la naissance en mars 1979 de mon fils Matthieu, resurgie du manuscrit le plus ancien qui ait survécu intact au naufrage de Cyclone, celui de 1978 que je tente ici de restaurer, outre encore l’année 83 du tournant de ma vie, qui allait me permettre de la sauver – jusqu’à présent du moins je suis sauf – , il faut compter & m’appuyer sur le terreau de ces lettres retrouvées de l’été 1967, sur la lettre de Rimini de 1966, sur celle de 1959 à ma mère, ce qui entoure et accompagne dans la mémoire cette tranche du passé, tout ce qu’il est possible de reconstituer de cette époque brouillée par la distance. » (Frédéric-Yves Jeannet, Recouvrance, p. 126.)




Face à l’empilement des textes et des sources, l’écrivain archéologue et ravaudeur ne cherche pas à former un tout. Il se confronte à l’obscurité première, à la non-transparence, sachant très vite que les lambeaux de mémoire ne permettent aucune certitude, aucune stabilité. L’archéologue, pour sonder, doit donc s’inventer des outils pour cheminer.




Frédéric-Yves Jeannet

« Je l’ai déjà écrit ailleurs, il y a des années : les fragments que j’assemble ne constituent aucune histoire, il n’y a entre eux aucun lien sauf l’effrénement même de la vie, de l’écriture. Sicut locutus est ad patres nostros. Je dois m’interroger sur cette impossibilité en moi du linéaire. Les récits et romans très vite me lassent ; je cherche un texte de rupture, qui puisse servir – ambition démesurée, sans doute ! – à frayer des chemins inconnus. » (Frédéric-Yves Jeannet, Recouvrance, p. 357)



Ce qui permettra à l’archéologue écrivain de ravauder sa mémoire dans le texte, c’est le frayage : « frayer des chemins inconnus ». Il s’agit de retrouver l’enfoui, le perdu en cheminant dans la mémoire. Derrida reprend ce terme freudien (Bahnung et bahn : percée du chemin) pour développer dans son article « Freud et la scène de l’écriture » (repris dans L’écriture et la différence), une théorie de la mémoire qui accorde à la résistance une ouverture à l’effraction de la trace.






Jacques Derrida


« Le frayage, le chemin tracé ouvre une voie conductrice. Ce qui suppose une certaine violence et une certaine résistance devant l’effraction. La voie est rompue, brisée, fracta, frayée. » (Jacques Derrida, L’écriture et la différence, Paris, Folio-Essais, 1979, p. 298.

Il ajoute « le sujet de l’écriture est un système de rapport entre les couches. » (p. 335)



Les couches frayées par l’archéologue Jeannet conduisent à une conscience violente et douloureuse (le frayage est douleur) : la tâche est impossible, le passé inaccessible, la mémoire lourde. Des pans entiers restent hors d’atteinte. Toute fin est impossible et tout commencement improbable. Seule l’écriture est capable de restituer dans l’exténuation ce mouvement impossible.



Philippe Lacoue-Labarthe


« Quelque chose d’ancien remonte du fond. Un tracé, des couleurs… des figures adviennent, certaines en ébauche, à peine discernables, qu’on dirait surgir de leur propre effacement (…). Cela redevient visible : ce quelque chose d’ancien, qui fut caché, peut-être condamné à disparaître, refait mystérieusement surface. »

Philippe Lacoue-Labarthe, à propos du peintre Malgorzata Paszko, citation signalée par Roger Laporte à FY Jeannet in Digraphe, Paris, Mercure de France, septembre 1991, numéro 57, page 72 (note 1)



Dans l’effacement, l’écriture relance une déchirure. C’est dans l’exploration des notes, des textes anciens, incessamment relus et recopiés que se tisse le texte ravaudé de déchirures. Dès Cyclone, Jeannet écrit pour traverser les « trous noirs » de la filiation. Il ne veut rien combler mais explorer. Dans ce livre, Jeannet se confronte à la figure du père, son effacement, la violence présente de cet effacement. On lit souvent Charité comme le livre sur la mère alors que Cyclone serait le livre sur le père. Cela me semble beaucoup plus complexe. D’abord ces deux livres ont pour sujet « l’écriture » ; ensuite Cyclone serait plutôt un livre sur les traces du père… alors que le sujet de Charité interroge plus précisément la scission entre deux figures maternelles. Il n’y a pas « la mère ».

Cyclone est un frayage à l’intérieur des couches mémorielles pour tracer la figure du père. Le trait est celui de l’esquisse, éternel commencement et impossible achèvement.

« Je suis resté seul à m’adresser à son fantôme » lit-on page 166 de Cyclone. Parce que le père se suicide le 26 septembre 1967 et que l’enfant n’a que 8 ans, l’écrivain n’a devant lui qu’une écriture et des lambeaux de textes et de mémoire.




Frédéric-Yves Jeannet


« Afin d’y retrouver la trame de cette vie effilochée, il faut aujourd’hui reprendre les brouillons qui reviennent à la surface, auxquels je ne puis rien changer. » (Frédéric-Yves Jeannet, Cyclone, p. 21)



La plongée, le frayage vertical implique sa remontée, sa contre-chute textuelle, contre-chute héritière de Baudelaire qui le premier évoqua la nécessité de « se frayer de nouvelles voies ».




Charles Baudelaire


« En matière de critique, la situation de l’écrivain qui vient après tout le monde, de l’écrivain retardataire, comporte des avantages que n’avait pas l’écrivain prophétique […]. Plus libre parce qu’il est seul comme un traînard, il a l’air de celui qui résume les débats, et, contraint d’éviter les véhémences de l’accusation et de la défense, il a ordre de se frayer une voie nouvelle, sans autre excitation que celle de l’amour du Beau et de la Justice. »

Charles Baudelaire, « Madame Bovary par Gustave Flaubert », OC II, Bibliothèque de la Pléiade, p. 440-441.



Le frayage implique la remontée des textes anciens… comme ces lettres du père au début de Cyclone, ces traces citées, recopiées et réécrites dans le tissu du texte (les lettres de 1948 et 1951 citées pages 9-11, la carte postale page 24). Jeannet essaye de déchiffrer le texte palimpseste d’une mémoire inconnue, antérieure à sa propre naissance. Mais elle n’éveille aucun récit de…, ou fiction sur… Ce que le texte propose, c’est une écriture qui n’est qu’elle-même, solidaire seulement de sa propre élaboration, de sa propre difficulté, son chemin intransitif.




Frédéric-Yves Jeannet


« J’assemble à l’infini ces fragments. Toute ma vie a enduit les pages : j’en retrouve les traces, mais les cartes sont battues, aucun enchaînement logique ne relie ces lambeaux. » 72

« L’autobiographie fragmentaire, tremblée, entreprise depuis tant d’années, dans la simulation d’un éternel présent, n’a de sens que dans ce qu’elle n’a pas réussi à me faire dire. » p. 104

(Frédéric-Yves Jeannet, Cyclone, p. 72 et 104)





(Dérive)

Atopie et tremblement





Roland Barthes

« le rêve serait donc : ni un texte de vanité, ni un texte de lucidité, mais un texte aux guillemets incertains, aux parenthèses flottantes (ne jamais fermer la parenthèse, c’est très exactement : dériver) » Roland Barthes par Roland Barthes, p. 99




Ni début ni fin, les textes de Jeannet sont au milieu d’une dérive emportant toujours « ailleurs & autrement »




Frédéric-Yves Jeannet

« Mais raconter m’ennuie, au fond, et je ne conserverai donc ici provisoirement que les lambeaux de cette histoire, espérant que de cet assemblage lacunaire se dégagera malgré tout un certain sens, et que je pourrai poursuivre ailleurs & autrement cette archéologie. »

(Frédéric-Yves Jeannet, Recouvrance, p.139)



Chaque livre de Frédéric-Yves Jeannet est une expérience de lecture qui déconcerte par sa construction, par cette dérive qui, de recopiage en recopiage, de couches en empilements, travaille une discontinuité, une fracture incessante, une place toujours recommencée, jamais assise sur une quelconque certitude.

Pour Barthes, l’atopie est « (de l’habitacle en dérive) » (p. 54). Ecrite entre parenthèses dans Roland Barthes par Roland Barthes, sa définition de l’atopie attire l’attention sur sa fragilité autant que son importance. L’atopie comme dérive est un mouvement de déplacement faisant sortir du cercle, ruinant sa propre place. C’est la position du mal-aisé, du manque de stabilité puisque l’on quitte la centralité topique. Mouvement d’écart radical, l’atopie désigne une écriture du sujet mal placé. L’écriture de Jeannet comme atopie de soi est un décentrement radical du sujet : le biographème est débordé. Il est dans une dispersion et un désordre profond subvertissant toute idée de totalité. Mais c’est ce qui forme le corps du texte de Jeannet. Son écriture est celle d’un paradoxe, d’une tension entre le fragmentaire et l’ininterrompu, tension dans laquelle tout centre est impossible… comme ce difficile, cet impossible commencement de Charité.

La première page de Charité repose sur une incertitude spatiale et temporelle comme suspendue par la phrase : « En recopiant, je coupe et reprends tout. ». Le début de son dernier livre Recouvrance est encore plus radical. Le début du livre de 2007 est celui d’un autre, de 1978, un autre qui interroge l’idée de l’incipit ou de l’ouverture. L’enjeu ne tient pas dans la mise en abyme mais dans l’acte de reprise. Reprendre sa propre parole, sa propre écriture pour tenter une nouvelle aventure. Recopier le texte antérieur, c’est à la fois prendre acte et renouveler une consistance tout en scrutant sa possibilité, son mouvement. Dans cet acte, aucune assurance. Seule aventure, l’écriture et la constitution du corps du texte. L’expression « du corps du texte » s’articule à ma précédente intervention dans ce séminaire : non pas « un corps » mais « du corps ». Et donc reprendre ce léger écart à la norme grammaticale : « du corps » pour dire le corps du texte comme question atopique de l’écriture. Du corps pour dire quelque chose de générique et d’inachevé. C’est un prélèvement et un incomplet dans l’infinitude de l’acception grammaticale. L’article indéfini continu du n’est pas ici du côté du dénombrement, c’est une trace d’abstraction (le continu s’oppose au nombrable). La valeur partitive vient renverser une stricte singularité. Plus exactement, elle la dialectise. En effet, la morphologie de l’article partitif est composée d’une préposition et d’un article défini. Il y a bien une idée de prélèvement, l’indication d’une forme singulière renvoyant à un ensemble indéterminé. Du corps serait alors du singulier qui ne se singularise pas entièrement car il est devenu une extension prise dans un moment.

Ce qu’explore Jeannet dans la réécriture et le recopiage, c’est l’extension infinie du corps d’écriture, du texte recommencé. Mais sa construction est aussi précise que paradoxale. Plus exactement, ce corps du texte s’élabore sur un paradoxe. En effet, si l’œuvre de Frédéric-Yves Jeannet s’achemine au milieu des lambeaux et de la fragmentation, chaque livre est au contraire un bloc dense. Le livre ne s’interrompt jamais, ne va jamais à la ligne, forme un seul et même paragraphe. La densité d’écriture porte le texte au milieu de lui-même, incapable d’un début ou d’une fin. Cette masse-paragraphe ressemble à un dialogue inversé avec l’écriture et la pensée de Roger Laporte si présentes dans le travail et la vie de Jeannet (c’est la rencontre avec Laporte en 1987 qui permet à Jeannet d’écrire de nouveau. Voir Charité page 171).



Roger Laporte

« Sans commencement ni fin, sans règles, sans unité, écrire, toujours dissident, n’est assimilable à aucun jeu codifié, mais c’est justement pourquoi parler du jeu insensé d’écrire n’est pas une métaphore. »

Roger Laporte, in 3ème séquence de Supplément, cité par FY Jeannet in « Roger Laporte à l’épreuve du silence », in Digraphe, Paris, Mercure de France, décembre 1988, numéro 46, p. 77.


Roger Laporte

« Biographie = « une vie ni antérieure, ni extérieure à l’écriture. » Roger Laporte, Le carnet posthume, p. 40

(…)

« Question à laquelle je reviens sans cesse (question par conséquent dont la réponse n’est pas trouvée) : qu’est-ce donc que l’écriture, que cette écriture, cette « modalité d’écrire » qui rend possible la biographie, l’accès à une vie ni extérieure, ni antérieure à cette écriture (la biographie, c’est à la fois cette écriture et cette vie). » p. 59

« Biographie : la vie (l’approche) est inséparable d’un laisser se dire. » p. 59

Roger Laporte, Le carnet posthume, Paris, Lignes-Editions Léo Scheer



Mais là où Roger Laporte suit une voie plus fragmentaire (voire aphoristique et nietzschéenne) pour écrire une œuvre uniquement consacrée à l’acte d’écrire et à son inaccomplissement, Frédéric-Yves Jeannet, lui, renverse l’univocité littéraire par cette masse textuelle constituée en reprise-déprise. Le morcellement du livre est saisi dans le tissage des plis du texte.

La fragmentation passe par d’autres modalités textuelles. L’italique, les guillemets, le travail de citation et de recopiage seront les moyens d’une écriture paratactique établissant les tremblements du sens.

La parataxte, définie par Adorno comme « figures micrologiques de transitions par juxtaposition » (Notes sur la littérature, p. 332-333), est surtout conscience de la non-identité. C’est une nouvelle configuration qui fait vaciller les certitudes pour plonger au cœur d’un sens fragile et en constellation : habiter le texte par l’étoilement ou l’éclatement et maintenir une tension ravaudeuse qui résiste à la tentation pourtant légitime du fragmentaire. Telle est la place inconfortable des livres de Frédéric-Yves Jeannet. Dès lors, écrire est une lutte et le recopiage l’enjeu du corps du texte, ou du corps de ce texte. « Ecrire contre la langue » lit-on aux pages 12 et 343 de Charité (notamment en référence à Roger Laporte et un écho à Roland Barthes).

(Voir Charité p. 13-14)


Il faudrait également creuser la piste apparemment plus simple de la place du corps de l’écrivain dans l’acte de recopiage. Car l’écriture engage du corps.



Roland Barthes

« La relation à l’écriture, c’est la relation au corps. »

Roland Barthes par Roland Barthes, p. 61



Parenthèse : la dernière partie de l’œuvre de Barthes s’intéresse plus ouvertement à cette question. De Roland Barthes par Roland Barthes à cours La préparation du roman en passant par le texte « Variations sur l’écriture », ces questions physiques, pratiques et anthropologiques prolongent la pensée de Barthes vers de nouvelles dérives. La théorie du texte est théorie du corps (voir la planche anatomique finale de Roland Barthes par Roland Barthes).

D’autre part, il est beaucoup question chez Jeannet du corps du ravaudeur-recopieur tant pour évoquer le corps voyageant, le corps confronté à différentes addiction (drogues, alcool mais surtout tabac et café), le corps transformé (corps de jeunesse, corps vieillissant), mais également corps au travail d’écriture (les cahiers, les notes, le papier, les stylo, l’ordinateur, le bureau et surtout le corps dans la bibliothèque publique de New York, salle Rose Main Reading Room… voir à ce sujet Recouvrance et le texte de Jeannet au livre Ecrire, pourquoi ? publié chez Argol en 2005)

Fin de la parenthèse.

Je voudrais revenir aux formes de tremblement du sens de ce « du corps du texte » de Jeannet, à l’inscription du recopiage dans ce corps d’écriture. Frédéric-Yves Jeannet est le premier à parler de collage (Jérome Game, dans son article sur Charité, « les détours du moi » évoque également le collage pour parler de son écriture). Au collage, je voudrais ajouter (en écho à Montaigne) la notion de « passage » héritée de Cézanne pour confronter les plans et les temporalités, pour approcher les différents points de vue. Ce travail de brisure et d’imbrication passe chez Cézanne par une juxtaposition des plans et par des modulations de couleurs plutôt d’un jeu de tonalité, créant ainsi des passages.

Chez Jeannet, ce collage-passage s’appuie sur une organisation du corps du texte à partir d’italiques, de guillemets, de parenthèses, de tirets ou de deux-points. Ce sont eux qui opèrent passages et coutures du texte recopié et cité (notamment les coutures de textes en langue étrangère qui permettent ces passages d’un plan à l’autre, d’un temps à l’autre).

A titre d’exemple, je prendrais les pages 226 à 230 de Cyclone. Mais Charité ou Recouvrance prolongent cette analyse (voir de Charité (pages 86-90), ou Recouvrance (pages 399 et suivantes même s’il faut noter une évolution dans ce dernier livre).

Page 225 de Cyclone on lit : « Je dois rassembler tous ces lambeaux en un seul corps, et j’ignore encore pourquoi. Si j’ouvre la plus ancienne version écrite dans ce pays, il y a dix-huit ans, le commencement déjà se dérobe :… ». Suit une véritable errance dans le livre qui s’écrit, un enfoncement dans son éternel recommencement, son « interminable ressassement ». L’enjeu est ici (& partout ailleurs) de rendre présentes les versions du livre, leur enchâssement, de porter dans le corps du texte cette stratification qui est aussi celle de la mémoire. Renonçant aux différents tailles de polices ou aux couleurs évoquées dans De la distance, les couches du texte-masse se couturent dans ces pages de Cyclone grâce aux guillemets, aux italiques et aux parenthèses. Ils soulignent les confusions temporelles et tremblements d’un possible présent du texte.

Les guillemets viennent dire la citation, le texte antérieur recopié. Parce que citer c’est à la fois appeler et copier, la citation entre guillemet donne du corps dans la forme de l’écriture. Elle opère ce mouvement propre à la dérive en pratiquant un écart, en interrompant la logique du récit, en l’exténuant car elle indique un en-dehors. Mais chez Jeannet, l’inscription de ce en-dehors est autonymique. Les guillemets indiquent la copie énigmatique et décrochée du texte. La citation accueille une voix, une autre voix qui vient couper le sens, le discuter. Mais ici ce n’est pas la voix de l’autre mais une autre voix de soi-même qui vient heurter le texte. Cette écriture fantôme n’est authentifiée qu’à condition du recopiage et de son couturage.




Roland Barthes

« La pertinence (…) ne vient que dans des marges, des incises, des parenthèses, en écharpe : c’est la voix off du sujet. » 73

Roland Barthes par Roland Barthes



L’italique sédimente le texte selon différents statuts : soit il met en valeur un mot ou un ensemble de terme (exemple « depuis toujours » p. 226), soit il indique une citation en langue étrangère (citation latine page 227), soit il indique une couche de temps : p. 228 citation en italique d’un texte encore plus ancien dans le texte ancien cité entre guillemets (appelons-le « temps - x ») ; p. 227 notation en italique seulement (« Nous voici dans la plus ancienne version ») indiquant la position du narrateur par rapport aux différents mouvements du recopiage (appelons-le « temps - 1 ») ; enfin italique entre parenthèse (« (vingt-deux ans aujourd’hui) ») soulignant la position du narrateur dans le temps présent de l’écriture et jouant sur les tremblements du temps (appelons-le « temps 1 »). L’italique et la parenthèse indiquent le passage du temps. Les mots penchés, donc en mouvement, soulignent un écart, un déplacement. La traînée d’italiques est la trace de la dérive atopique du texte. A l’instar des parenthèses qui révèlent comme dans un chuchotement les profondeurs du temps en déjouant la logique du discours et de l’enchaînement, l’italique inscrit la paratactique dans le corps du texte. Ces trous dans la masse sont les points d’appui de l’étoilement.





Roland Barthes

« Ecrire, c’est d’abord mettre le sujet (y compris son imaginaire d’écriture) en citation, rompre toute complicité, toute empoisonnement entre celui qui trace et celui qui invente, ou mieux encore, entre celui qui a écrit et qui se (re)lit. »

Roland Barthes, Sade, Fourier, Loyola (p. 136)



Et pour prolonger l’approche, se souvenir d’un autre passage de Charité.



Frédéric-Yves Jeannet

« je cite de mémoire, les guillemets sont donc superflus : c’est presque de mon cru. Je n’utilise d’ailleurs pas toujours des guillemets lorsqu’il s’agit de citation. Etalée devant moi, c’est ma vie en lambeaux qui se déroule & prolifère dans les boyaux obscurs de la mémoire. Tous ces instants mis bout à bout ne constituent pourtant aucune histoire. Seul le déchiffrage obstiné de ces traces peut donner un sens à ma recherche. Les raccords et sutures de tous ces textes, que j’avais tenté de rendre invisibles, ne sont que trop évidents et me procurent chaque fois que je m’y penche un vertige froid. »

(Frédéric-Yves Jeannet, Charité, p. 185)





(Ressac)

Voix sombre du monde et esquisse d’une lumière à venir





Pour prolonger l’approche, c’est l’image du ressac qui vient nourrir cette dérive dans l’écriture atopique et voyagée de Frédéric-Yves Jeannet.

Le ressac ? Peut-être « Ce mouvement pendulaire de balancier entre le tarissement & le déferlement des mots » évoqué p. 302 de Charité. C’est plus généralement l’enjeu de la réécriture du manuscrit-strate. Mais ce travail de reprise est d’abord une solution de déprise. Le ressac est le reflux maritime de son propre flux – saca y resaca. Il ne forme jamais un repli sur soi. Si retour il y a, il est d’abord forme de confrontation avec soi-même. Face aux lacunes de la mémoire, le ressac de l’écriture vient travailler l’écart et poser un renouvellement qui passe par cette confrontation au fragment, seule manière de faire entendre la voix du monde




Frédéric-Yves Jeannet

« tout ici est fragment, et n’existe par rapport à aucun tout. Rien n’aura été dit lorsque l’ensemble des fragments sera constitué. »

Frédéric-Yves Jeannet, Si loin de nulle part, Le Castor Astral, 2002 (première parution 1985), p. 33


Jeannet joue constamment, au sens mécanique du terme, avec les lieux et les dates, mêlant temps d’écriture, temps de recopiage, ou encore temps de correction des épreuves (datations en italique et entre parenthèse dans Recouvrance, véritable traînée de temporalité). Cette sédimentation temporelle est une autre manière de souligner un écart, d’ores et déjà élargi au moment de la lecture. Temps et lieux avancent par des pas de côtés successifs pour toujours en transformer la lumière dans l’écriture



Frédéric-Yves Jeannet

« Je note toujours lorsque j’écris, dans la marge de mes carnets, le lieu et la date, comme sur une lettre, car l’association de ces deux paramètres me permet de me repérer dans le temps, lorsque je procède à l’assemblage, à la manipulation, au collage et tissage des éléments. (…) Ma façon habituelle de procéder par collage, tissage, ou couture des fragments, me permet de charpenter ces textes qui font se rejoindre de multiples lieux en un seul, car il y a malgré tout une unité de lieu, qui est celle de l’écriture, de l’assemblage »

Frédéric-Yves Jeannet dans Frédéric-Yves Jeannet, rencontre avec Robert Guyon, publié en 2006 aux éditions Argol, p. 69.



Le ressac n’opère aucun retour. Pas de répétition de la mêmeté, ni aucun ressassement. C’est au contraire la possibilité d’un écart. Il ne résout rien, ne donne aucune solution. Il ouvre seulement la possibilité de l’écriture. Il faudrait prendre le temps de lire les pages 234-235 de Recouvrance pour constater que la traversée est un éloignement et que l’écriture est atopie de la mémoire, autrement dit dérive interminable du corps du texte.

Mais ce mouvement infini n’éloigne pas du présent. C’est au contraire la condition même de sa recherche. Et, dans le droit fil des textes de Montaigne, les livres de Jeannet sont zébrés par le présent. L’auteur creuse le sillon de sa mémoire à partir des textes anciens et laisse surgir la présence ordinaire du monde dans l’acte même du recopiage (un matériau qui serait sédiment du contenu social, dirait Adorno). Au milieu de la bibliothèque publique de New York (lieu déterminant du recopiage textuel de Recouvrance), au milieu des fragments de pages recopiées, surgit le bruit du monde, ses nouvelles distillées tout au long du livre par un empilement de titres d’articles, de unes ou de sommaires de journaux, comme une perfusion mortifère diffusant goutte à goutte l’ébranlement du monde et prolongeant l’étoilement de l’écriture :




Frédéric-Yves Jeannet

« Le 13, une bombe explose dans une voiture piégée devant une discothèque de Bali, causant la mort de plus de 200 personnes dont la moyenne d’âge se situe aux alentours de vingt-deux ans. Neuf jours après, pour ne pas être en reste, une cinquantaine de militants tchétchènes prennent un demi-millier de spectateurs en otages dans le théâtre moscovite de la Doubrovna où se donnait le musical Nord-Ost. Après les trois mille morts de l’attentat contre les tours, il faut surenchérir. Les forces de police du néo-KGB entourent le théâtre, assiègent militants tchétchènes & leurs otages et s’apprêtent à donner l’assaut, tandis qu’en Israël un 4 x 4 bourré d’explosifs ne fait que quatorze mort et quelques bras & jambes arrachés à des vivants dans un bus. (…) Que restera-t-il de tout cela dans trois ans ou dans cinq ? Le souvenir brumeux de certains faits, un vague sentiment de malaise ou d’irréalité, de faits divers, peut-être ? Déjà l’année passée, la première du siècle et seconde du livre, s’est presque totalement effacée : il ne reste pour ainsi dire que l’effroyable trou du 11 septembre »

Frédéric-Yves Jeannet, Recouvrance, pp. 317-318



Ce qui est vrai pour ce dernier livre l’est également pour Charité, texte saturé du temps de l’écriture (Flushing Meadows (US open), mort de JFK junior, affaire Monika S. Lewinski, mort de Diana…).

La place du monde demeure chez Frédéric-Yves Jeannet celle de l’écriture. Bien sûr, on pourrait dire que Recouvrance (comme les autres livres) évoque le passé familial, les fantômes de la mémoire et des récits, les épisodes de l’enfance, ceux de la ville des espions, ceux de la Ville noire, ou encore les voyages, la musique (de Monteverdi à Cure), les maisons, les déménagements, les livres et les manuscrits, l’addiction au tabac et la douleur du sevrage, et le trou du 11 septembre parce que l’école du fils, Juan Angel, est près des tours touchées. Mais raconter tout cela n’a d’importance qu’à condition d’une rythmique d’assemblage, d’une dissonance qui renverse les habitudes de lecture. En somme, une recouvrance d’écriture, passage d’une obscurité à une lucarne de lumière par l’étoilement de la dérive d’écriture.


Frédéric-Yves Jeannet

« convalescence & retour à la santé, j’ai entendu et espéré tout cela dans la moire de ce mot. Il m’a pourtant fallu pour parvenir à cet état où la recouvrance est possible, retraverser l’ère révolue du XXe siècle dans laquelle s’est trouvée prise en glace mon enfance. Plein hiver dans l’Atlantique nord. Le cœur de neige et de stérilité. Calfeutré devant l’écran contre cette neige & ce froid de janvier, contre la vie ralentie, sorte d’hibernation, j’avance pas à pas vers une plus grande lumière, m’éloignant ainsi dans une lenteur extrême & familière, celle de l’écriture-même, du double deuil qui m’a frappé il y a un an lors de la disparition simultanée de S. et de V., m’éloigne de cette obscurité et m’achemine en sens contraire vers la clarté retrouvée, la vie éclaircie au bout d’une obscure traversée, lorsque s’élançant vers de meilleures eaux, la nef de mon esprit lève ses voiles, laissant au loin une mer si cruelle, hors des miasmes & remous du passé retraversé dans l’écriture du livre précédent, lentement extirpé par ce travail d’un purgatoire long comme celui de Dante ; et je m’exerce enfin après l’évocation des années noires à décrire la lumière encore parcimonieuse du ciel d’hiver, des jours qui sous ces latitudes où se succèdent invariablement sans se confondre les saisons, où l’été diffère du printemps et de l’hiver, rallongent déjà, à l’inverse de ceux, toujours égaux, de mon pays lointain & sans saisons. Le travail de l’écriture & l’anamnèse qu’il entraîne rendent possible cette échappée hors du malheur enfin vers un système plus vaste où les âmes se meuvent dans le temps comme les corps dans l’espace. (Cette page que j’écrivais il y a trois ans et corrige à l’orée de l’an de grâce 2004 à été maintes fois contredite & réaffirmée par celle qui ont suivi, toutes les pages écoulées dans ce livre, au fil de sa recherche d’une lumière plus féconde…). »

Frédéric-Yves Jeannet, Recouvrance, pp. 397-398.


Sébastien Rongier, novembre 2007


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Sébastien Rongier - 30 mai 2010

[1Le paradis du sens, Paris, Bourgois, 1988, p. 31.