F-Y Jeannet, un article pour Klincksieck (et une partie inédite ici même)

En 2007, dans le cadre d’un séminaire autour du thème du "corps", j’ai proposé une réflexion autour de l’œuvre de Frédéric-Yves Jeannet. J’avais depuis longtemps l’envie de me pencher sur cette œuvre fascinante et de tirer quelques fils de ces livres denses.

Peu à peu l’écriture de l’article a quitté un chemin académique pour élaborer un dialogue avec une série de citations. Au cours de l’écriture de cette conférence, j’ai même eu l’idée de construire une conférence à voix multiples. Deux amies complices auraient dans le public pris en charge de dire les citations, l’une les extraits de Jeannet, l’autre les textes d’auteurs et théoriciens. Ces voix féminines auraient entrecoupé mes propos, et je crois, donné une autre densité à ce moment. Mais les aléas n’ont pas permis de concrétiser ce projet de lecture. En revanche, le hasard, les circonstances m’auront permis de rencontrer FY Jeannet pour la première fois en ce décembre frisquet de 2007 dans une salle du Panthéon-Sorbonne, ce dernier atterrissant tout juste en France ce même jour. Le fil se prolongeait.



Aujourd’hui les éditions Klincksieck et la collection L’université des arts publient les trois premières parties de cette conférence. On trouvera donc ci-dessous la quatrième partie de ce moment.


Les trois premières parties que l’on retrouve dans le volume Corps et arts étaient les suivantes :

(Surface)
Une approche dans l’obscurité

(Plongée)
Les ravaudages de l’archéologue

(Dérive)
Atopie et tremblement



Voici la quatrième :
(Ressac)
Voix sombre du monde et esquisse d’une lumière à venir



Pour prolonger l’approche, c’est l’image du ressac qui vient nourrir cette dérive dans l’écriture atopique et voyagée de Frédéric-Yves Jeannet.

Le ressac ? Peut-être « Ce mouvement pendulaire de balancier entre le tarissement & le déferlement des mots » évoqué p. 302 de Charité. C’est plus généralement l’enjeu de la réécriture du manuscrit-strate. Mais ce travail de reprise est d’abord une solution de déprise. Le ressac est le reflux maritime de son propre flux – saca y resaca. Il ne forme jamais un repli sur soi. Si retour il y a, il est d’abord forme de confrontation avec soi-même. Face aux lacunes de la mémoire, le ressac de l’écriture vient travailler l’écart et poser un renouvellement qui passe par cette confrontation au fragment, seule manière de faire entendre la voix du monde.

Frédéric-Yves Jeannet

« tout ici est fragment, et n’existe par rapport à aucun tout. Rien n’aura été dit lorsque l’ensemble des fragments sera constitué. »
Frédéric-Yves Jeannet, Si loin de nulle part, Le Castor Astral, 2002 (première parution 1985), p. 33.



Jeannet joue constamment, au sens mécanique du terme, avec les lieux et les dates, mêlant temps d’écriture, temps de recopiage, ou encore temps de correction des épreuves (datations en italique et entre parenthèse dans Recouvrance, véritable traînée de temporalité). Cette sédimentation temporelle est une autre manière de souligner un écart, d’ores et déjà élargi au moment de la lecture. Temps et lieux avancent par des pas de côtés successifs pour toujours en transformer la lumière dans l’écriture

Frédéric-Yves Jeannet

« Je note toujours lorsque j’écris, dans la marge de mes carnets, le lieu et la date, comme sur une lettre, car l’association de ces deux paramètres me permet de me repérer dans le temps, lorsque je procède à l’assemblage, à la manipulation, au collage et tissage des éléments. (…) Ma façon habituelle de procéder par collage, tissage, ou couture des fragments, me permet de charpenter ces textes qui font se rejoindre de multiples lieux en un seul, car il y a malgré tout une unité de lieu, qui est celle de l’écriture, de l’assemblage »
Frédéric-Yves Jeannet dans Frédéric-Yves Jeannet, rencontre avec Robert Guyon, publié en 2006 aux éditions Argol, p. 69.



Le ressac n’opère aucun retour. Pas de répétition de la mêmeté, ni aucun ressassement. C’est au contraire la possibilité d’un écart. Il ne résout rien, ne donne aucune solution. Il ouvre seulement la possibilité de l’écriture. Il faudrait prendre le temps de lire les pages 234-235 de Recouvrance pour constater que la traversée est un éloignement et que l’écriture est atopie de la mémoire, autrement dit dérive interminable du corps du texte.
Mais ce mouvement infini n’éloigne pas du présent. C’est au contraire la condition même de sa recherche. Et, dans le droit fil des textes de Montaigne, les livres de Jeannet sont zébrés par le présent. L’auteur creuse le sillon de sa mémoire à partir des textes anciens et laisse surgir la présence ordinaire du monde dans l’acte même du recopiage (un matériau qui serait sédiment du contenu social, dirait Adorno). Au milieu de la bibliothèque publique de New York (lieu déterminant du recopiage textuel de Recouvrance), au milieu des fragments de pages recopiées, surgit le bruit du monde, ses nouvelles distillées tout au long du livre par un empilement de titres d’articles, de unes ou de sommaires de journaux, comme une perfusion mortifère diffusant goutte à goutte l’ébranlement du monde et prolongeant l’étoilement de l’écriture :

Frédéric-Yves Jeannet
« Le 13, une bombe explose dans une voiture piégée devant une discothèque de Bali, causant la mort de plus de 200 personnes dont la moyenne d’âge se situe aux alentours de vingt-deux ans. Neuf jours après, pour ne pas être en reste, une cinquantaine de militants tchétchènes prennent un demi-millier de spectateurs en otages dans le théâtre moscovite de la Doubrovna où se donnait le musical Nord-Ost. Après les trois mille morts de l’attentat contre les tours, il faut surenchérir. Les forces de police du néo-KGB entourent le théâtre, assiègent militants tchétchènes & leurs otages et s’apprêtent à donner l’assaut, tandis qu’en Israël un 4 x 4 bourré d’explosifs ne fait que quatorze mort et quelques bras & jambes arrachés à des vivants dans un bus. (…) Que restera-t-il de tout cela dans trois ans ou dans cinq ? Le souvenir brumeux de certains faits, un vague sentiment de malaise ou d’irréalité, de faits divers, peut-être ? Déjà l’année passée, la première du siècle et seconde du livre, s’est presque totalement effacée : il ne reste pour ainsi dire que l’effroyable trou du 11 septembre »
Frédéric-Yves Jeannet, Recouvrance, pp. 317-318



Ce qui est vrai pour ce dernier livre l’est également pour Charité, texte saturé du temps de l’écriture (Flushing Meadows (US open), mort de JFK junior, affaire Monika S. Lewinski, mort de Diana…).
La place du monde demeure chez Frédéric-Yves Jeannet celle de l’écriture. Bien sûr, on pourrait dire que Recouvrance (comme les autres livres) évoque le passé familial, les fantômes de la mémoire et des récits, les épisodes de l’enfance, ceux de la ville des espions, ceux de la Ville noire, ou encore les voyages, la musique (de Monteverdi à Cure), les maisons, les déménagements, les livres et les manuscrits, l’addiction au tabac et la douleur du sevrage, et le trou du 11 septembre parce que l’école du fils, Juan Angel, est près des tours touchées. Mais raconter tout cela n’a d’importance qu’à condition d’une rythmique d’assemblage, d’une dissonance qui renverse les habitudes de lecture. En somme, une recouvrance d’écriture, passage d’une obscurité à une lucarne de lumière par l’étoilement de la dérive d’écriture.

Frédéric-Yves Jeannet
« convalescence & retour à la santé, j’ai entendu et espéré tout cela dans la moire de ce mot. Il m’a pourtant fallu pour parvenir à cet état où la recouvrance est possible, retraverser l’ère révolue du XXe siècle dans laquelle s’est trouvée prise en glace mon enfance. Plein hiver dans l’Atlantique nord. Le cœur de neige et de stérilité. Calfeutré devant l’écran contre cette neige & ce froid de janvier, contre la vie ralentie, sorte d’hibernation, j’avance pas à pas vers une plus grande lumière, m’éloignant ainsi dans une lenteur extrême & familière, celle de l’écriture-même, du double deuil qui m’a frappé il y a un an lors de la disparition simultanée de S. et de V., m’éloigne de cette obscurité et m’achemine en sens contraire vers la clarté retrouvée, la vie éclaircie au bout d’une obscure traversée, lorsque s’élançant vers de meilleures eaux, la nef de mon esprit lève ses voiles, laissant au loin une mer si cruelle, hors des miasmes & remous du passé retraversé dans l’écriture du livre précédent, lentement extirpé par ce travail d’un purgatoire long comme celui de Dante ; et je m’exerce enfin après l’évocation des années noires à décrire la lumière encore parcimonieuse du ciel d’hiver, des jours qui sous ces latitudes où se succèdent invariablement sans se confondre les saisons, où l’été diffère du printemps et de l’hiver, rallongent déjà, à l’inverse de ceux, toujours égaux, de mon pays lointain & sans saisons. Le travail de l’écriture & l’anamnèse qu’il entraîne rendent possible cette échappée hors du malheur enfin vers un système plus vaste où les âmes se meuvent dans le temps comme les corps dans l’espace. (Cette page que j’écrivais il y a trois ans et corrige à l’orée de l’an de grâce 2004 à été maintes fois contredite & réaffirmée par celle qui ont suivi, toutes les pages écoulées dans ce livre, au fil de sa recherche d’une lumière plus féconde…). »
Frédéric-Yves Jeannet, Recouvrance, pp. 397-398.




Novembre 2007.



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Sébastien Rongier - 30 mai 2010