Faire un non-point.


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Il faut être clair, le temps pour écrire, travailler pour soi est radicalement raboté par le travail, celui du salaire et de ses alentours... tout cela pour dire à ceux qui me reprochent (amicalement) la vie branlante de ce site, ils ont raison mais l’énergie n’a pas toujours les vases communicants que l’on voudrait.


Beaucoup de temps passé à travailler sur mes fantômes ! La phrase à elle seule mériterait qu’on s’y arrête longtemps mais elle est en réalité plus simple qu’on voudrait/pourrait le croire. Je travaille sur un essai articulant le thème du fantôme et de l’image, ou plus exactement d’une pensée de l’image par le fantôme. Si tout le matériau est là, accumulé au fil des années et des recherches, s’il débordent par l’ampleur qu’on s’est assigné (et qu’on rabote chaque jour un peu), il faut pourtant avancer pas à pas. La fin de l’été aura été consacré à cela. Quelques séances à la BNF pour reprendre, relire, vérifier, remettre à plat le tissu étymologique, revenir aux textes de Platon, Homère, Vernant, Shakespeare, reprendre encore les étymologies, revenir à Pline et quelques autres, rouvrir le chantier Eurydice qui trouve sa place dans cet ensemble. Et quelques semaines plus tard, tracer chez Aristote et Descartes quelques lignes de fuites, avant d’envisager (de biais) certains aspects de la chose chez Spinoza. Car c’est cela qui est incroyable, même Spinoza aura été obligé de parler de fantômes dans sa correspondance. Après, il faudrait saluer (très vite) Kant et filer vers le duo Derrida-Marx (et oubliant un nombre certain d’autres penseurs). Et là, on aura le quart du projet. Mais comment avancer plus vite alors même que les séances nécessaires de bibliothèque sont prévues pour des périodes lointaines et incertaines.


Par ailleurs, La Nouvelle Revue Pédagogique m’a offert une collaboration pour un numéro spécial : et moi de proposer un travail autour de L’homme à la caméra de Vertov (plus exactement un article autour de questions pédagogiques, j’en reparlerai). J’ai donc travaillé assez précisément là-dessus pour proposer quelque chose d’assez carré, enfin je crois. Et ainsi de me retrouver pour mon propre enseignement devant un matériau assez posé. Donc toute fin d’été consacré à cela avant la rentrée.


On a beau dire ça occupe.

Et puis après, il faut rentrer, c’est-à-dire recommencer les trajets, les élèves, repréparer des cours, les donner etc. Autres occupations.


A-t-on encore le temps d’écrire, d’être du côté de la littérature. La réponse est non. Evidemment non ! Pas comme on le voudrait. Elle n’est que dans les coups de canifs qu’on donne à son cerveau. Par moments, quand on arrive à prendre le temps d’y penser. On ne laisse pas les projets. D’évidence non. On les porte. Ce que j’ai pu lire avant l’été lors de la quatrième nuit remue, on sait que cela filtre et travaille. Le plan est là. Les visages croisés se déplient et les phrases attendent. Mais c’est frustrant. Ils sont sans doute aussi le fruit de cette frustration-là. Et des choix aussi. J’en entends bien un qui doit dire : dis donc coco, t’as qu’à pas fricoter avec Aristote ! Ce n’est pas faux. Mais en même temps, je me rends compte que c’est ainsi que je travaille : infusion avant immersion. Infusion parce que je n’ai matériellement pas le temps long de l’écriture qu’il me faudrait. Alors, ces Scènes de l’abandon, elles avancent comme en secret dans les interstices. C’est par anfractuosités que j’écris quand je n’écris pas.

Il y a aussi ma silhouette hitchcockienne qui n’en finit plus d’attendre. Ainsi que ma traversée mallarméenne... la solution serait de les faire se rencontrer mais la ficelle serait grossière, je vous assure. Je crois que si j’arrive à reprendre un peu de temps ici, c’est par cette silhouette-là.

Dans le temps des vivants qu’il reste, on arrache un peu de lecture. Oui, tout de même, un peu de lecture.

La provision de rentrée d’abord, celle hautement recommandable :

Eric Pessan, Incident de personne, Albin Michel, 2010. Difficile de lâcher le livre comme cela... d’ailleurs on ne le lâche pas. L’épuisement de soi dans ce temps d’attente qui est celui du mort, d’un mort est pris à bras le corps par Pessan : le corps et l’esprit d’épuisé d’un auteur perdu non pas dans les mots des autres, mais leurs histoires déposées dans la mémoire, celle d’un type qui anime trop d’ateliers d’écriture. Et dans le train sous lequel un corps est sans doute passé, un narrateur laisse surgir d’imprévisibles formes : des récits, une histoire, une balle. Trame de parole dans un débordement en forme d’adresse. Non, c’est quelque chose.

Anne Savelli, Franck, Stock, 2010. Tout ce que j’ai à dire est là, article publié sur remue.net. Mais c’est vraiment un sacré bon livre (et d’ailleurs étonné du rapport narratif je/tu entre les deux livres Pessan/Savelli... deux approches très différentes mais une manière de penser, travailler la langue et le rapport à l’autre par le déplacement narratif).

Claro, CosmoZ, Actes sud, 2010. Soyons clair, Claro, c’est un type qui fait bosser l’addictif : emballement inconditionnel pour Madman Bovary, le "Z" qui n’est pas celui de qui on croit, il est bien au chaud pour un emploi intempestif. On a même acheté le DVD, histoire d’en louper le moins possible. Mais voilà, il faut avoir un peu de souffle de lecture qu’on a pas. Alors ce sera le livre des vacances : le livre de la plage bretonne de l’automne. J’espère qu’il a demandé une encre waterproof à Actes sud. Mais bon, on en reparle vite. Mais voir chez François Bon pour commencer.

Pierre Bergounioux, Le récit absent et Le baiser de sorcière, Argol, 2010. On l’a ouvert et on en sort pas. L’imprégnation Vertov joue aussi. Pareil. En reparler vite.


Et sur la table les livres qui continue leur valse en pile :

Sarah Streliski, Accident, Verdier, 2008. Rencontrée au cours d’une lecture, on avait repéré le livre sorti en même temps que Ce matin... on avait évidemment pensé à ce titre. Et maintenant, le lire.
Don DeLillo, Point Oméga, Actes Sud, 2010. L’auteur bien sûr, et ce rapport de la littérature avec l’image, et ici l’art contemporain, et des gens sur qui on a bossé (Douglas Gordon).
Eric Faye, Nagasaki, Stock, 2010.
Po&sie, numéro 131-132 avec des textes de Deguy, un dossier Ingeborg Bachmann, et un dossier sur des poètes chiliens. En parler au plus vite sur remue.
Carole Boulbès, Picabia avec Nietzsche, Les presses du réel, 2010. Carole Boulbès vient de faire un travail admirable. Elle poursuit un éclairage patient et pointu sur Francis Picabia en publiant des lettres et en analysant le rapport souterrain à Nietzsche. Et réussira-t-elle à permettre une nouvelle édition du Caravansérail du même Picabia ?
Anne Roche, Exercices sur le tracé des ombres. Walter Benjamin, les éditions chemin de ronde, 2010. Trouver le temps de cette lecture-ci également.

Et tous les autres Comolli, Bellour, Kracauer, etc.

Et puis, il y a la vie de remue(.net) qui continue et le travail qui s’y fait au quotidien. Outre les préparatifs de l’AG très proches, les envahissantes questions administratives, il y a la vie de la revue, et les prochaines rencontres, sans parler (encore trop) d’une prochaine rencontre autour des dix années de l’association.

Alors à très vite.

Et puis, tiens, de lancer une prémisse : une silhouette, donc.







Sébastien Rongier - 14 octobre 2010