Couloir (2)








Elle avait tâtonné dans les débris. Un peu à gauche, dans la pénombre, elle savait qu’il restait un morceau de bougie. A cette heure, plus personne dans la cave ne s’agitait. Sinon dans leur sommeil. On avait tenté de garder le rythme d’avant. Mais plus personne ne dormait vraiment. Comme elle, ils restaient recroquevillés dans leur coin, comme des tas découpant le noir, de boules de nuit ramenant sur eux les morceaux de tissu et les feuilles de papier chiffonnés et alourdis par la poussière. Maintenant qu’elle était dessous, elle ne cessait de penser à ce couloir. Combien de fois l’avait-elle arpentée. Du matin au soir, finissant par connaître chacun des recoins, chacune des teintes crémeuses des murs, leurs raccords maladroits quand on avait repeint un pan, trop vieux, trop sale. Elle avait arpenté chaque bloc. Elle avait même compté. A force des passages, et du silence, à force des allers et des retours, elle s’était mise à compter tout ce qu’elle pouvait du trajet, des murs et de ce qui soutenait la perspective infini du couloir maintenant en tas. Mais souvent elle se laissait distraire. Par l’une des quatre-vingt dix huit fenêtres, la lumière, le passage d’un oiseau qui étendait son ombre à l’exacte verticalité de son passage. Au quatre-vingt septième pas, elle avait fait une pause, s’était arrêtée, mais pour quelle raison… comment s’en souvenir. Au moment de repartir, elle n’avait plus su à quel pas recommencer : quatre-vingt deux ou quatre-vingt cinq. Elle savait que ce n’était pas quatre-vingt dix, encore moins cent. Elle s’était alors remise en marche, repartant dans sa comptabilité flottante : quatre-vingt deux, quatre-vingt trois, quatre-vingt quatre, quatre-vingt cinq, quatre-vingt six… et arrivée au bout du couloir, elle avait compté cent cinquante six pas. Elle s’était retournée, avait regardé le tuyau jaune qui courait le long du couloir, jusqu’à ce qu’il disparaisse de sa vue. En se retournant dans le froissement de son corps, elle se souvenait du tuyau jaune. Elle était sur sa couverture glacée, craquait comme un journal qu’on feuillette à chaque mouvement du corps, et pensait au tuyau, se souvenait des vingt deux radiateurs, eux-mêmes comptés un jour sans rendez-vous, à l’étage du dessus : un autre étage, le même étage, un autre couloir, le même couloir, la même longueur. Elle ne pensait ni à ses parents, ni à son frère, ni même au garçon, ce rendez-vous du bout de couloir. Elle savait qu’ils étaient morts. Tous. Elle savait qu’ils n’avaient pu survivre à l’explosion. Que la sienne propre était dérisoire et sans doute éphémère, mais qu’elle tenait seulement à ce couloir effondré, cette longue surface, ses tonnes de béton, ses quatre-vingt dix huit fenêtres, ses vingt neuf portes, et cinq paires de portes coupe-feu qui n’avaient pas empêché le feu de brûler toutes les chairs imprudentes, toutes celle qui ne croyaient qu’on en serait finalement là à attendre dans la nuit qui glace un bruit qui dirait une vie possible alors que sur le dos pèse un couloir comme le fardeau d’une survie.






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Sébastien Rongier - 11 février 2011