L’animal : Blanchot et Lévinas.

[@ C’était en 2006, dans les très imposants amphithéâtres de l’UNESCO. Bien loin des querelles que je n’imaginais d’ailleurs pas vraiment, j’avais répondu à l’invitation en proposant une articulation autour de l’animal. C’était une intuition. Voici donc ce texte de 2006, publié dans le volume que je n’ai d’ailleurs jamais reçu.@]





L’animal
Blanchot et Lévinas





[@ On le sait, l’amitié entre Maurice Blanchot et Emmanuel Lévinas est dense, complète et exigeante. A partir de quelques textes (et des lignes de fuite), je voudrais souligner ce lien amical et intellectuel, la constance avec laquelle les deux hommes ont mutuellement nourri leur réflexion, leur écriture. Et, au fil des lectures, s’est progressivement dégagée l’idée de l’animal comme espace d’interrogation, l’animal et l’animalité comme enjeu pour lire le lien, mais aussi la distance.

Trois textes formeront le socle de ma réflexion : Thomas l’obscur (la version de 1950… mais on sait que l’écriture de ce roman remonte à 1932 et qu’une première version à été publiée en 1941) ; De l’existence à l’existant, texte que Lévinas pense en captivité entre 1940 et 1945 et qu’il publie en 1947. Enfin, le texte de Lévinas « Nom d’un chien ou le droit naturel » paru en 1975 que l’on retrouve dans le volume Difficile liberté complétera l’approche.

Cependant ce corpus central n’est pas sans quelques satellites qui éclaireront le maillage des textes et des relations. Aussi Le dernier mot, texte de Blanchot de 1935-1936 viendra autant nourrir la discussion autour de Thomas l’obscur que celle de la pensée de Lévinas (idem pour la postface blanchotienne de 1983 « Après coup »). Nous aurons également l’occasion de croiser le dernier homme de Blanchot ou Totalité et infini de Lévinas.

Cette ligne d’horizon tracée, on peut d’ores et déjà situer un noyau de pensée et d’écriture particulièrement dense entre 1935 et 1950, entre Thomas l’obscur (version 1), Le dernier mot, De l’existence à l’existant et Thomas l’obscur (version 2). Une idée, un concept déterminant sert de fil d’Ariane, celui de il y a, concept à partir duquel se noue la question animale.

Avant d’en venir à l’esprit comme à la lettre des œuvres, quelques constats soulignent dans les textes les liens entre les deux hommes (je laisse volontairement de côté les aspects biographiques qui fourmillent des marques de cette affection amicale et intellectuelle). Le dernier mot est un texte que Blanchot rédige pour « court-circuiter l’autre livre en cours, afin de surmonter l’interminable » [1]. L’autre livre en cours, c’est bien sûr Thomas l’obscur. Est-il alors surprenant de voir apparaître dans Le dernier mot un personnage nommé Thomas, individu en marge, individu en dehors des liste de recensement (p. 69). Mais on découvre surtout dans Le dernier mot, édité en 1947 (la même année que De l’existence à l’existant), la possibilité du dernier mot dans le il y a.

C’est ce même mot qui est au cœur de la première réflexion lévinassienne sur la possibilité de l’autre. En effet, dans De l’existence à l’existant, Lévinas interroge la possibilité de l’existant dégagée de l’exister brut, anonyme, absurde et impersonnel qu’il appelle le «  il y a ». Dans ce même texte, Lévinas évoque Thomas l’obscur de Blanchot. Enfin, comme pour boucler cette boucle factuelle, rappelons que la postface « après coup » s’achève sur une citation d’Emmanuel Lévinas, après que Blanchot ait évoqué Auschwitz (ligne de fuite vers « Nom de chien »). Le texte blanchotien de 1983 qui donne une « perspective (non-perspective) » de lecture, se conclut ainsi : « Et pourtant, même sur la mort sans phrases, il reste à méditer, peut-être sans fin, jusqu’à la fin. « Une voix vient de l’autre rive. Une voix interrompt le dire du déjà dit » (Emmanuel Lévinas). » [2] Cette voix qui vient briser, peut-être la nuit affreuse du il y a, est celle qui annonce le visage, qui s’annonce peut-être comme visage à venir.

Le décor est donc planté entre ces textes qui se lient et se lisent, ces auteurs qui s’apprennent, se citent, et se rendent mutuellement hommage.



Il y a un il y a


Le dernier mot serait le il y a. Il pourrait être le il y a. Une incertitude plane encore dans le texte de Blanchot. La révélation de cette béance du il y a est justement portée par le hurlement animal. Le narrateur, dans son périple nocturne, kafkaïen et dictatorial, croise les chiens que la justice a transformés en molosses féroces. Ils n’aboient pas à son passage. Mais Blanchot précise : « Ce n’est que bien après mon passage qu’ils commencèrent à hurler : hurlements tremblants, étouffés, qui, à cette heure du jour, retentissaient comme l’écho du mot il y a.

« Voilà sans doute le dernier mot » pensais-je en les écoutant. » » [3]

Quelque chose d’obscur et de menaçant surgit du fond de la gorge animale. Quelque chose en écho, issu d’une comparaison suspendu au langage absent, au langage qui s’absente dans le récit. Cependant une incertitude demeure. « sans doute » est-ce le dernier mot. Le il y a serait alors une possibilité, celle d’un manque et d’une peur fondamentale, celle qu’évoque Blanchot une page plus loin : « La peur est votre seul maître. Si vous croyez ne plus rien craindre, inutile de lire. Mais c’est la gorge serrée par la peur que vous apprendrez à lire. » [4]

Le concept de il y a que développe Lévinas dans De l’existence à l’existant s’inscrit dans cette peur, dans cette nuit de l’être sans étant. Le il y a est une menace, la menace d’un évidement fondamental au cœur de l’être. C’est le travail d’un dépouillement et d’un manque. Le il y a est le dernier mot lévinassien pour indiquer la puissance menaçante de la séparation du sujet de toute conscience pour la forme impersonnelle de l’être. Cette forme neutre de « l’être en général » est celle de l’exister brut et anonyme. Cette forme impersonnelle et dépersonnalisante est le vacillement du sujet et du sens dans la nuit, autre expérience du il y a avec l’insomnie.

La nuit est ce moment particulier de confusion et de perte des repères : dislocation des formes, dissolutions de contours et effacement des déterminations. C’est ce qui fait dire à Blanchot dans L’espace littéraire que « [d]ans la nuit, tout a disparu », que « [l]a nuit est apparition du « tout a disparu ». » [5] Pour Lévinas, il pèse dans la nuit la menace du il y a non pas comme un « quelque chose » mais comme une « universelle absence [qui] est, à son tour, une présence, une présence absolument inévitable. » [6]

Là on peut frôler l’horreur du il y a c’est-à-dire une « négation qui se voudrait absolue, niant tout existant » [7]. Tout le travail de Lévinas sera ensuite de dé-neutraliser la pensée anonyme, de suspendre le repli par l’affirmation de l’événement du sujet dans l’éthicité de l’autre. Mais restons encore quelques instants sur ce il y a qui renvoie clairement à une lecture de Blanchot par Lévinas dans Sur Maurice Blanchot : « C’est, d’une part, l’annonce d’une perte du sens, d’une dissémination du discours, comme si l’on se trouvait à l’extrême pointe du nihilisme, où le néant lui-même ne peut plus être pensé tranquillement, se fait équivoque pour l’oreille qui l’écoute. Le sens, lié au langage, se faisant littérature où il devrait s’accomplir et s’exalter, nous ramènerait au ressassement insignifiant – plus dépourvu de sens que les épaves des structures, ou les éléments susceptibles d’y entrer. Nous sommes voués à l’inhumain, à l’effrayant du Neutre. » [8] Ce « ressassement insignifiant », c’est le ressassement éternel qui donne son titre au recueil dans lequel on lit Le dernier mot. C’est l’équivoque de cette voix inhumaine, celle des chiens, qui fait entendre l’écho du il y a, ce « murmure au fond du néant lui-même » [9] expression que l’on rencontre dans De l’existence à l’existant et qui se prolonge dans Sur Maurice Blanchot par l’évocation du « murmure du bruissement interminable de l’être » [10]

De murmures en échos, il faut désormais prendre le chemin de Thomas l’obscur par la propre voix de Lévinas qui précise dans une note de De l’existence à l’existant que « Thomas l’obscur, de Maurice Blanchot, s’ouvre sur la description de l’Il y a (cf. en particulier chapitre II, pages 13-16). La présence de l’absence, la nuit, la dissolution du sujet dans la nuit, l’horreur d’être, le retour d’être au sein de tous les mouvements négatifs, la réalité de l’irréalité, y sont admirablement dits. » [11]. Or, cette confrontation au il y a s’articule profondément dans Thomas l’obscur à la question animal… tout comme dans Le dernier mot.

(On retrouve dans les deux versions du chapitre II de Thomas l’obscur cette présence animale)



Vers l’animal


De l’aveu même de Blanchot, Thomas l’obscur est la rencontre « dans la recherche de l’anéantissement (l’absence) [de] l’impossibilité d’échapper à l’être (la présence) » [12] . Il y a bien un il y a. Mais il y a également une résistance.

Thomas est animé par ce désir d’anéantissement et d’absence. Il est à la recherche du « néant de sa propre image » [13]. Il voudrait, comme Anne, transformer son corps en absence de corps (p. 71), devenir l’entité vide qu’il pense être c’est-à-dire « comme des monstres changeant incessamment leur absence de forme et domptant le silence par de terribles réminiscences de silence » (p. 94). Cependant, cette aspiration au neutre du il y a est contrariée par la démarche même de Thomas. Il cherche dans le silence même de l’être à être un « homme sans aucune parcelle d’animalité (…) un homme purement humain » (p. 106). Or l’aventure de Thomas est paradoxale, constamment mise en tension par les paradoxes. C’est le destin compliqué d’un corps qui cherche l’évidement, qui veut s’abstraire et s’absenter dans le il y a du corps. Or cette négation du corps met constamment en avant la présence d’un corps réel, présence qui est soulignée par celle de l’animal. La présence animale qui parcourt Thomas l’obscur permet de saisir ce moment de résistance qui subvertit l’abîme impersonnelle du il y a. Ce moment de résistance où nulle vérité de l’être ne se dévoile sinon une impossibilité du possible, ce moment de résistance est celui de l’animal. Il n’éclaire rien de l’être (l’être-pour-la-mort) mais pointe son impossibilité en dialectisant la question de l’existant. La tentation absolue de l’être-non-être est rabattue dans l’humain par l’instance animale. On n’échappe pas à la présence de l’étant dans la quête absolue de l’absence. L’animal est l’enjeu de ce paradoxe et de cette aporie. Une trace ne s’efface pas. Elle revient dans l’effacement de toute trace, trace d’une résistance humaine (une présence de l’existant) contre l’absence (l’anéantissement). C’est par la forme autre de soi en soi, une forme violente qui heurte, une forme irréductible au néant que l’évidement s’interrompt. Dans le mouvement même d’absentement, un toujours-déjà-là du corps et de la pensée fait retour. Cette part organiquement tracée par l’animal est la résistance à l’anéantissement de l’effrayant du il y a.

Dans Le dernier mot, la possibilité du il y a passait par le hurlement animal (l’écho en forme de comparaison et de modalisation). Dans Thomas l’obscur, la confrontation au il y a renverse la position. L’animal devient le fond du réel, un murmure qui ramène de l’humain au moment de son abolition. Cette résistance structure Thomas l’obscur. L’animal vient littéralement obséder l’écriture de Blanchot (murmure animal ou obsession transparaissant à l’état de rêve dans Le dernier homme [14] ).

L’animal, c’est l’autre en soi qui vient en tant qu’autre révéler le soi de l’humain. C’est d’abord « le sentiment étrange que quelque chose de réel l’avait heurté et cherchait à se glisser en lui (…) un corps étranger s’était logé dans sa pupille » (p. 18). Cette peur qui s’immisce du vivant exogène, bientôt animal, désigne une présence invisible au-dedans de soi, une présence dont on voudrait se débarrasser sans jamais y arriver. Dès lors des « êtres mêlés » et l’angoisse qui remonte « dans la bouche comme un animal avalé vivant » (p. 19). Puis elle se transforme en serpent (p. 32). Son angoisse fait vibrer un mot « qui ressemblait plutôt à un rat gigantesque, aux yeux perçants, aux dents pures, et qui était une bête toute puissante. » (p. 32) ; C’est ensuite le chat aveugle qui interroge sa condition animale (p. 34 et suivante). Anne est vue en araignée (p. 46-47), ou encore ces nombreux animaux évoqués à la fin du texte (p. 130 et suivantes).

On pourrait se contenter de réduire ce phénomène à un simple bestiaire littéraire comme tant d’autres. Mais précisément cette question animale vient dans l’écriture même ruiner le mouvement de Thomas. Plus exactement, il en souligne le paradoxe et l’aporie. Car les animaux ne se réduisent pas à une simple comparaison ou métaphore. On découvre une véritable incarnation de l’animal dans l’écriture blanchotienne. Outre la description du rat, de nombreuses indices soulignent l’incarnation du chat : miaulement, enflement, râle, ronronnement, patte, frisement de poils, queue, pelage, griffes. Il ne s’agit pas d’une métaphore, ou d’un simple renvoi comparatif. Le chat est là, vivant et organique… comme si Blanchot avait retenu la leçon de La Fontaine qui, dans ses Fables, ne parlait pas d’hommes, mais bien d’animaux (pour parler des hommes). La référence animale, la référence à l’animalité de l’animal n’est pas une notation mais un enjeu constant dans l’écriture de Thomas l’obscur. Blanchot rend paradoxal l’animalité de l’animal, car elle est trace d’une indécidable et inséparable dimension organique de l’humain. C’est un moment de résistance qui renverse l’abolition. L’animal est chez Blanchot une autre manière de penser les limites, ou plus exactement la limitrophie derridienne, c’est-à-dire « qu’il s’agira de ce qui pousse et croît à la limite, autour de la limite, en s’entretenant de la limite, mais de ce qui nourrit la limite, la génère, l’élève et la complique. Tout ce que je dirai, dit Derrida, ne consistera surtout pas à effacer la limite, mais à multiplier ses figures, à compliquer, épaissir, délinéariser, plier, diviser la ligne justement en la faisant croître et multiplier. » [15] Cette remarque sur la limitrophie que Derrida creuse à propos de l’animal s’inscrit dans cette pensée de la bordure développée par le philosophe dans Parages (1986) à propos de Blanchot. Il s’agit bien d’un accomplissement dans l’impossibilité, dans la capacité négative d’œuvrer dans le désoeuvrement. La présence animale est là comme brisure du il y a dans l’existant. Lorsque Thomas creuse sa tombe, c’est avec les griffes du chat aveugle :

C’est le chat qui parle : « Je jette un dernier coup d’œil sur cette vallée qui va se refermer et où je vois un homme, chat supérieur lui aussi. Je l’entends gratter le sol, avec ses griffes probablement. Ce qu’on appelle l’au-delà est fini pour moi ».
A genoux, le dos courbé, Thomas creusait la terre. » [16]

Paroles de chat, certes, parole modalisée et interrogée par l’écriture, mais parole qui vient dans le creux imaginaire du personnage souligner ce rapport paradoxal de l’animal et de Thomas. D’une certaine manière, Blanchot anticipe et approfondit la réflexion de Derrida interrogeant « les moments où je me vois vu nu sous les regards d’un chat. » [17] Ici « un chat presque aveugle » (p. 34) voit l’impossibilité de Thomas « d’enterrer son corps dans son propre corps » (p. 39). C’est bien dans l’obscurité du regard animal que se noue le retournement, l’ambivalente et impossible dissolution de corps dans l’être.

La suite de l’œuvre de Blanchot ne suivra pas cette piste animale. Elle radicalisera le paradoxe de l’évidement, la pensée du négatif dans l’écriture même par le désouevrement et l’expérience radicale du fragment. Il demeure que la version de 1950 de Thomas l’obscur laisse encore une place à cette étrangeté animale qui n’est finalement pas sans rappeler les propos de Blanchot sur la « Naissance de l’art » dans L’amitié. On retrouve dans ce texte l’attention aux « figures animales qui tantôt se composent, tantôt s’enchevêtrent, [cela] a un rapport avec des rites magiques et que ces rites expriment un rapport mystérieux – rapport d’intérêt, de conjuration, de complicité et presque d’amitié – entre les hommes chasseurs et le foisonnement du règne animal. » [18] C’est dans ce creux imaginaire qu’il faut souligner une séparation entre Blanchot et Lévinas.



De l’autre à l’animal


La présence de l’animal chez Blanchot est une stupéfaction organique et un désordre qui contrarie l’attraction du il y a. Son effacement dans la suite de l’œuvre de Blanchot n’est pas une récusation mais l’approfondissement d’un mouvement et d’une recherche dans l’écriture. Expérience radicale s’il en est qui s’éloigne des formes du récit pour explorer d’autres limites.

En revanche la question animale est tout simplement absente de l’œuvre de Lévinas, à une exception près. On va y revenir. Pourquoi une telle absence ? Tout simplement parce que, pour Lévinas, l’animal est une différence sans altérité. Il n’a aucun visage. Il n’a aucun visage possible. Or, pour Lévinas, le visage est l’expression de la transcendance du prochain, l’expression du sujet éthique qui porte l’interdiction de tuer. Le visage est donc responsabilité. C’est la responsabilité de l’autre, mais d’un autre-comme-homme, l’autre inconvertible au Même. Le visage renverse la tradition métaphysique car, dit-il dans Totalité et infini « [l]e visage contre l’ontologie contemporaine, apporte une notion de vérité qui n’est pas le dévoilement d’un Neutre impersonnel, mais une expression : l’étant perce toutes les enveloppes et généralités de l’être » [19].

S’il y a une forme d’animalité en l’homme [20], l’animal ne saurait entrer dans la question de l’humain et de l’autre. C’est un point de désaccord sur lequel Jacques Derrida est revenu à plusieurs reprises. De Points de suspension à L’animal que donc je suis, Derrida reprend et critique cet impensé lévinassien qu’Elisabeth de Fontenay envisage comme une « déconcertante indifférence » [21].

Lévinas reste ostensiblement à l’écart de toute interrogation de l’animalité, à une exception près donc, le célèbre texte « Nom d’un chien ou le droit naturel » texte dans lequel apparaît au milieu du stalag nazi [22] le chien Bobby. Le récit est célèbre et porte un regard intense sur l’expérience vécue. Le chien vient dire l’humain. Il vient rappeler aux hommes enfermés leur condition. Celui qui discerne naturellement l’humain, c’est le chien qui, par ses joyeux aboiements, contrarie la défiguration nazie, celle qui « nous dépouillaient de notre peau humaine » [23]. Mais la présence du chien est finalement envisagée comme un symbole, comme une fable qui s’incarne et incarne une histoire, mais finalement pas un animal. A l’image de l’allégorie benjaminienne, Bobby est la présence du passé dans le présent. Dans son aboiement qui reconnaît l’humain, nulle altérité, mais l’écho du silence historique d’autres chiens, ceux de la sortie d’Egypte. S’il est objet de la reconnaissance de l’humain, il n’y aucun commun entre l’animal et l’homme lévinassien, pas même un rien-en-commun. En sorte que ce « [d]ernier kantien de l’Allemagne nazie » [24] est à la fois une critique violente mais également un effondrement supplémentaire pour l’animal qui reste dans la définitive privation du sens comme le note également Jacques Derrida :

« Ce chien allégorique qui devient le témoin de la dignité de l’homme ne nous le cachons pas, c’est un autre sans altérité, sans logos, sans éthique, sans pouvoir d’universaliser ses maximes. Il ne peut témoigner de nous que pour nous, sans autre pour être notre frère ou notre prochain, pas assez autre pour être le tout autre dont la nudité du visage nous dicte un « Tu ne tueras point ». Autrement dit, ce que nous lisons à travers l’inconscient de ces dénégations exclamatoires, c’est qu’il ne suffit pas subvertir le sujet traditionnel en en faisant le sujet « hôte » ou « otage » de l’autre pour reconnaître à ce qui continue de s’appeler l’animal au singulier (« une transcendance de l’animal », « foi d’animal », etc.) autre chose qu’une privation de l’humanité. L’animal reste pour Lévinas ce qu’il aura été pour toute la tradition de type cartésien : une machine qui ne parle pas, qui n’accède pas au sens, qui tout au plus peut imiter des « signifiants sans signifié » (comme vous allez l’entendre), une sorte de singe au « parler simiesque », ce à quoi justement les nazi auraient voulu réduire les prisonniers juifs. » [25]



Et donc entre l’homme et l’animal, il demeure une coupure absolue. Il y a chez Lévinas une impossible articulation-interrogation entre l’animalité et l’humain, ou tout simplement avec le vivant.

En écho au hurlement des chiens qui, dans Le dernier mot, laisse percer l’angoissant il y a, on voudrait rappeler avec Blanchot lecteur d’Adorno, un autre « impératif catégorique, [… celui] qu’Adorno a à peu près formulé ainsi : Pense et agis de telle manière qu’Auschwitz ne se répète jamais. » . Et de laisser ce contre point (qu’il ne faut bien évidemment pas entendre comme une critique de Bobby mais un prolongement) qu’on découvre chez Aaron Appelfeld. Dans Histoire d’une vie. Avec Appelfeld, on découvre d’autres chiens de l’hitlérisme, des chiens dressés et enfermés, des chiens instrumentalisés par les hommes pour devenir des fauves nazis. Ce sont les chiens de l’enclos « Keffer » : « C’était l’enclos des chiens-loups utilisés pour monter la garde, pour la chasse, et principalement pour la chasse à l’homme. On faisait venir des chiens dressés d’Allemagne, ils étaient soignés par les gardiens et les officiers. Le soir on les sortait pour les chasses à l’homme, et tous voyaient alors combien ils étaient grands et fiers, et combien ils ressemblaient plus à des loups qu’à des chiens. » [26]@]


Septembre 2006







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Sébastien Rongier - 5 octobre 2011

[1] Maurice Blanchot, Après coup, Paris, Les éditions de Minuit, 2003, p. 93.

[2] Maurice Blanchot, Après coup, Op. Cit., p. 100.

[3] Maurice Blanchot, Le dernier mot dans Après coup, Op. Cit., p. 66.

[4] Maurice Blanchot, Le dernier mot dans Après coup, Op. Cit., p. 67-68.

[5] Maurice Blanchot, L’espace littéraire, Paris, Folio-Gallimard, 1988, p. 213.

[6] Emmanuel Lévinas, De l’existence à l’existant, Paris, Vrin, 2004, p. 94

[7] Emmanuel Lévinas, De l’existence à l’existant, Op. Cit., préface à la deuxième édition, non paginé.

[8] Emmanuel Lévinas, Sur Maurice Blanchot, Montpellier, Fata Morgana, 1975, p. 51.

[9] Emmanuel Lévinas, De l’existence à l’existant, Op.Cit., p. 94.

[10] Emmanuel Lévinas, Sur Mauric Blanchot, Op. Cit., p. 16.

[11] Emmanuel Lévinas, De l’existence à l’existant, Op. Cit., p. 103.

[12] Maurice Blanchot, Après coup, Op. Cit, p. 92.

[13] Maurice Blanchot, Thomas l’obscur (nouvelle version), Paris, L’imaginaire-Gallimard, 2005, p. 40.

[14] Maurice Blanchot, Le dernier homme, Paris, L’imaginaire-Gallimard, 1992. On y évoque un « gémissement », un « hurlement », « un bruit terrifiant »… « comme un loup » (p.36) ou le « murmure étrange (…) grêle comme un crissement de lézard » (p. 113). C’est encore le masque qui se déplace (p. 37) laissant place parfois à une violence bestiale (p. 96).

[15] Jacques Derrida, L’animal que donc je suis, Paris, Galilée, 2006, p. 51.

[16] Maurice Blanchot, Thomas l’obscur, Op. Cit., pp. 37-38.

[17] Jacques Derrida, L’animal que donc je suis, Op. Cit., p. 28.

[18] Maurice Blanchot, L’amitié, Paris, Gallimard, 1971, p. 11.

[19] Emmanuel Lévinas, Totalité et infini, Paris, Le livre de poche, 2000, p. 43.

[20] Ibid., p. 23 : « Folle prétention à l’invisible alors qu’une expérience aiguë de l’humain enseigne, au vingtième siècle, que les pensées des hommes sont portées par les besoins, lesquels expliquent société et histoire ; que la faim et la peur peuvent avoir raison de toute résistance humaine et de toute liberté. De cette misère humaine – de cet empire que les choses et les méchants exercent sur l’homme – de cette animalité – il ne s’agit pas de douter. Mais être homme, c’est savoir qu’il en est ainsi. »

[21] Elisabeth de Fontenay, Le silence des bêtes. La philosophie à l’épreuve de l’animalité, Fayard, 1998, p. 682.

[22] Prisonnier militaire, Emmanuel Lévinas est détenu durant toute la seconde guerre mondiale dans le stalag 11 B au nord de l’Allemagne. Voir, Marie-Anne Lescourret, Emmanuel Lévinas, Paris, Champ-Flammarion, 1996, p. 119 et suivantes.

[23] Emmanuel Lévinas, « Nom d’un chien ou le droit naturel », dans Difficile liberté, Paris, Le livre de poche, 1988, p. 215.

[24] Ibid., 216.

[25] Jacques Derrida, L’animal que donc je suis, Op. Cit., pp. 161-162

[26] Aaron Appelfeld, Histoire d’une vie, traduit de l’hébreu par Valérie Zenatti, Paris, Editions de l’Olivier, 2004, p. 90.