Numérique : plasticité et intensification






A l’invitation de Maurice Olender, de Camille de Toledo et de Milad Doueihi, la journée Pour un humanisme numérique a été très dense et pleine d’amitié et de rencontres. Occasion de suivre quelques lignes numériques.




Après les présentations de Bruno Racine, l’intervention introductive de Maurice Olender et la prise de parole forte et dense de Milad Doueihi, le thème de la fin de matinée était « L’écrit à l’ère du numérique », animée par Denis Bruckmann (merci à lui pour cet accueil), avec Cécile Portier, Camille de Toledo et moi-même.

Les interventions de Cécile Portier et de Camille de Toledo étaient passionnantes car elles nous permettaient d’entrer dans la cuisine de leur création, la cuisine d’écriture, la cuisine numérique.

Mon intervention tranchait un peu, un propos plus général et plus austère. Le voici.


La question de l’écriture numérique déborde largement le champ du littéraire mais c’est à celui-ci que je restreindrai mon propos et les quelques lignes de fuites que je voudrais dessiner.

En reprenant le constat de Milad Doueihi « la notion même d’auteur s’est élargie » [1], je voudrais évoquer cette extension en terme d’écosystème de l’écriture. Le terme est commun à Doueihi qui parle d’écosystème social de l’individu [2] et à François Bon qui utilise le terme pour souligner les spécificités de l’écriture numérique. Préférer le terme écriture à celui d’écrivain, c’est d’abord indiquer que le numérique déplace l’instance auctoriale. On ne peut plus réduire l’écriture à un espace identifié ni à un média. On pouvait dans un premier temps du numérique identifier l’auteur à un espace (un site, un blog). Aujourd’hui les écritures se sont démultipliées et se croisent via les réseaux sociaux, les autres sites ou blogs, les agrégateurs, les participations à des éditions numériques, des revues numériques, des expériences inter-relationnelles comme celle des « vases communicants » : un « auteur » d’un site, d’un blog en invite un autre sur son propre site… extension du domaine de l’hyperlien et de l’hypertexte en quelque sorte et nouvelles formes d’amitiés numériques. De même, l’écriture numérique multiplie les intégrations d’autres formes (images fixes ou mouvantes, sons, etc.) mais aussi réflexion sur la mise en forme spécifique de l’écriture. Double question puisqu’il y aurait d’un point de vue microstructurelle les questions de mise en page de textes, d’ergonomie et de design de sites, et d’un point de vue macrostructurelle, l’écriture d’un auteur dans l’espace web, c’est-à-dire son écosystème numérique, lequel n’exclut évidemment ni le livre papier, ni les performances et autres lectures publiques. De ce point de vue, l’écosystème numérique englobe désormais pour le littéraire ce qui n’est pas numérique. Il n’y a donc plus de dualisme réel/numérique, ou de dialectique d’écritures mais la mise en place d’une interface nouvelle. Et je laisse de côté la question du lecteur dont Doueihi souligne la place dans le passage de « la figure de l’écrivain à la renaissance du lecteur. » [3]

Il faut donc envisager l’écriture numérique en terme de plasticité, au sens où Catherine Malabou définit la plasticité comme une « structure différentielle de la forme ». La plasticité est ici le trait général de la malléabilité, un espace de tension qui fait tenir ensemble l’hétérogène.

Le terme est d’abord esthétique, puis didactique : Plassein, c’est façonner, modeler, et, au sens figuré, former, éduquer. Le terme devient philosophique avec Hegel qui l’évoque dans La Phénoménologie de l’Esprit pour définir la subjectivité : la plasticité traduit le sujet, c’est-à-dire pour Hegel recevoir et former son propre contenu, c’est-à-dire s’auto-différencier.

Il ne s’agit pas pour moi d’avoir la naïveté de croire que l’écriture numérique invente la plasticité de l’écriture, invente la délinérisation, invente l’écriture comme milieu.

Il faut cependant déplacer ces oppositions temporelles. Et pour cela, je prends appui sur la méthodologie développée par Milad Doueihi à partir de la question de l’amitié dans Pour un humanisme numérique, je cite page 66 :

« Si l’on fait appel aux Anciens, ce n’est point pour insister sur la continuité culturelle sans faille ni imposer une interprétation historique quelconque. Bien plutôt, l’apport de ce rapprochement émane de la comparaison entre le discours classique et l’actualisation de l’amitié comme principe fondateur de la sociabilité numérique, comparaison qui met au jour les décalages et les glissements conceptuels de l’héritage de l’amitié à sa réalité contemporaine telle qu’elle se manifeste dans l’environnement numérique. »

Puisque ce qui nous réunit, c’est aussi le terme d’humanisme, je prolongerai ce point méthodologique en évoquant l’œuvre de Rabelais qui appartiendrait paradoxalement, et avec un peu de provocation, à cette généalogie du numérique : l’invention des livres de Rabelais, c’est l’invention de mondes ; c’est littéralement l’écriture comme une navigation, un mouvement perpétuel qui invente un lecteur plastique car les livres ne sont jamais là où on les attend : les épisodes rabelaisiens ne sont pas suite de, mais véritables re-commencement : Gargantua (1534) n’est pas la suite de Pantagruel (1532). Le Tiers Livre (1546) déjoue l’effet d’attente en ne suivant pas les annonces finales de Pantagruel. Idem pour le Quart Livre de 1552 dont la stratégie est celle de l’écart radical avec ce que l’on attend. Rabelais intègre dans ses livres ceux des autres. En 1537 un auteur anonyme publie un Disciple de Pantagruel, sorte de suite des aventures de Pantagruel. Rabelais puisera certains épisodes de ce livre pour écrire son Quart Livre. Dans ces stratégies plastiques, relevons également que Rabelais publie deux états du Quart Livre, la version de 1548 étant un condensé de la version finale de 1552. L’écriture se donne ici en s’inventant, une écriture qui s’invente contre les doxa, une pensée qui s’éprouve contre les idéologies les plus violentes et réactionnaires de son temps. Enfin, Rabelais, auteur et éditeur, était également très soucieux des éditions de ses propres textes. Ici sans doute, faudrait-il mettre un bémol car les auteurs contemporains se dispensent largement d’approcher le numérique et de réfléchir sur le devenir numérique de leurs propres œuvres.

Mais revenons à nos moutons. L’écriture numérique n’inventerait rien ? Bien sûr que si, elle est pleinement dans l’invention. Mais il serait idiot de la penser comme forme ex nihilo. Ce que le numérique expérimente, c’est une intensification de l’écriture : l’intensivité est ici à entendre comme force de déplacement et d’évolution. C’est un débordement et un ébranlement des contour et une singularité dans un ensemble. Deleuze utilise l’expression de « trait intensif » pour désigner la singularité des composantes qui coïncident pourtant dans le concept. On retrouverait ici l’enjeu d’une auto-différenciation de la forme plastique. La littérature sur internet s’offre également comme un ciel ouvert, un chantier, une progression ininterrompu, un dialogue constant et tendu avec la forme comme avec le lecteur. En s’offrant comme milieu, comme écosystème, l’expérience directe du processus de l’écriture s’intensifie. Car c’est l’expérience d’une écriture comme commun, la logique exigeante d’une relation

Il me semble que les développements de Deleuze autour de l’image cinématographiques envisagent le moment cinématographique comme intensification de l’expérience de l’image. Le numérique me semble relever de ce moment pour l’écriture, et plus particulièrement le champ littéraire. Le numérique participe d’une intensification de l’expérience de l’écrit, d’une expérience littéraire de l’écrit.

Quelques pistes d’étude, d’exemple :

-  Les mondes numériques de François Bon : du tiers livre aux éditions numériques publie.net en passant par des sites anonymes ou les réseaux sociaux et les publications papiers.

-  L’expérience du Général Instin, entité littéraire qui a trouvé une première niche sur remue.net et qui, aujourd’hui, est modestement en train d’envahir le monde. C’est un travail collectif initié par Patrick Chatelier où l’auteur est progressivement battu en brèche. Le Général Instin est une figure qui chaque jour s’invente, s’écrit, se fictionnalise, et s’incarne dans différentes formes.

-  Le travail spécifique sur Facebook d’auteures comme Marie Chartres ou Sylvie Gracia, deux exemples de rapports quotidien et artistique entre l’image et le texte

-  Le feuilleton romanesque de Lucien Suel sur Twitter, également auteur et bloggeur avec SILO

-  Le site-monde de Philippe de Jonckheere le désordre.net. L’homme est un artiste du code (et pas seulement, l’image, les mots, les idées...)

-  L’univers numérique de Pierre Ménard sur liminaire.fr et la revue D’ici-là

-  Les formes d’écritures éprouvées sur sites, blogs, livres papiers par Anne Savelli : Voir le cas de Franck publié chez Stock en 2010 qui s’articule à d’autres livres et sites de l’auteur dont dans la haute ville.net ou Fenêtres, open space, eux-mêmes articulés à d’autres expériences (lectures, performances) et publication numérique avec Autour de Frank, texte à quatre mains développé par Anne Savelli et Thierry Beinstingel sur publie.net.

-  Et bien d’autres.


Enfin, à ceux qui envisagent l’écriture numérique en terme de médiocrité, il faut les remercier en rappelant que la médiocrité est d’abord pensée renaissante et rabelaisienne de l’humilité et du juste milieu, conduisant au compagnonnage pantagruélique, cette amitié qui invente et éprouve le monde dans l’espoir du meilleurs. Il faut aussi voir ces relations contemporaines et numériques comme de nouvelles formes d’amitié et d’intensification de l’écriture.










Bookmark and Share


Sébastien Rongier - 10 janvier 2012

[1] Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique, Seuil, 2011, p. 45

[2] Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique, Seuil, 2011, p. 70

[3] Milad Doueihi, Pour un humanisme numérique, Seuil, 2011, p. 110