65 euros et 78 centimes ! Ou comment publie.net deviendrait une menace

Pas le cœur à disserter ce soir sur les relations du capitalisme à la culture, ni des effets des sentiments monopolistiques sur les comportements des sociétés. Luc Boltanski (sic) fait cela mieux que quiconque. Pas la naïveté de croire le monde éditorial protégé ou marginal dans ces affaires [1].

Mais ce soir, c’est un peu le pompon dans l’art comme dans la manière.

La mise en ligne d’une traduction personnelle par François Bon du Vieil homme et la mer d’Hemingway sur publie.net a suscité, de la part de l’éditeur de la traduction dite de référence, une réaction aussi impropre que disproportionnée, ridicule et trahissant mal, me semble-t-il, une certaine panique. Quelques éléments de la situation sur le tiers livre de François Bon à lire pour suivre la suite de ce billet.

Comment une maison d’édition comme celle de l’ancienne rue Sébastien Bottin peut-elle en arriver là ? Parce qu’on s’est construit avec elle littérairement et intellectuellement. Avec et contre elle, ses auteurs, ses livres. La fréquentation est peu ou prou quotidienne. Alors forcément, le contact aujourd’hui est évidemment radical.

22 fois 2.99 euros = 65.78 euros (soit le prix de quasiment 7 entrées payantes au prochain Salon du livre. Je ne suis pas obsédé par l’argent, c’est le monde littéraire qui semble l’être, et qui semble préférer la marchandise à l’auteur, l’éventualité du commerce avec l’écrivain remplacée par sa surface de réification si l’on en croit les ratios de rentabilisation dudit Salon. Voir ici).

Quelle est donc l’étendue des dommages et de l’outrage commis pour que l’éditeur, François Bon, par ailleurs auteur de la traduction criminelle, ne soit pas avisé directement ? Quelle langue ont-ils perdue ?

Au moment où j’écris ces lignes, l’affaire est dans le sac. De nombreux sites ont relayé, Twitter a twitté, des voix se sont exprimées, etc. C’est un symptôme ? Serait-ce seulement un symptôme ? Ce ne serait en effet qu’un symptôme s’il ne s’inscrivait pas dans une hostilité générale aux questions numériques, des inflexions et des tentatives, lesquelles ne s’inscrivent pas dans une doctrine économique majoritaire. Un symptôme qui induirait une petite litanie : There is no alternative. Pensée qui refuse désormais la marge ou ne la pense que dans son régime d’intégration. Mais justement, c’est cela qui est (encore) passionnant avec le numérique, cette possibilité d’inventer des marges qui ne correspondent pas aux modèles dominants. L’absolue gratuité d’une expérience comme remue.net ou l’invention qui s’éprouve quotidiennement avec publie.net. Est-ce cela qui fait si peur au point d’une réaction aussi consternante ? Est-ce l’existence d’un espace d’expérimentation libre et non subventionné en dehors des circuits qui pousse à de tels agissements, manquant sincèrement de dignité ?

Cela fait maintenant une dizaine d’années que j’avance (avec quelques autres) au milieu des aventures numériques de François. Parce qu’il accueille, donne une place, fait confiance. Ce qui se passe sur remue.net ou publie.net ? Une aventure humaine et numérique de partage autour de la littérature ! Vous en connaissez beaucoup, vous, des aventures comme celles-là. Tout ce qu’on gagne là-dedans, c’est le goût de ce commun, le goût de la littérature et des amitiés. Aucun capital à partager ! Désolé. Quant au capital symbolique, on dira qu’il est très... symbolique. L’indifférence ou le mépris ont souvent été de mise. Et encore aujourd’hui. Mais ce qui fait tenir le plus souvent, ce sont les amitiés et la littérature. Alors, ayons, à cette instant, la naïveté de croire que c’est cela qui fait peur à certains. Sans doute ont-ils oublié ?

Décidément l’époque est sombre. Mais demain, on continue.


PS : en prolongement, mon point sur publie.net






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Sébastien Rongier - 17 février 2012

[1] Il m’est même arrivé de rencontrer certains intellectuels au verbe gauchisant et aux pratiques professionnelles ultra-capitalistes.