Le moindre geste, un film.

A l’occasion de la diffusion jeudi 15 mars à 20 heures au cinéma Le Luxy d’Ivry-sur-Seine du film Le moindre geste de Fernand Deligny, Jean-Pierre Daniel et Josée Manenti, je republie sur mon site (en doublon) l’article publié sur remue.net en 2005.

A noter également la programmation Sur les traces de Fernand Delignyjusqu’au 17 mars.






La première fois que j’ai vu Le moindre geste, c’était à l’Ensba. L’exposition Des territoires venait fin 2001 prolonger un séminaire de Jean-François Chevrier. L’exposition de l’Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts était dense. Mais au hasard de l’escalier qui menait à l’étage j’ai découvert ce film.

Des images diffusées au tournant des marches. Juste un petit banc pour s’asseoir et voir les images inconnues, tournées entre 1962 et 1964, le grain saillant d’un noir et blanc, la découpe des ombres et l’errance d’un personnage au milieu du paysage cévenol. Comme rarement les images appellent, arrêtent. Elles prennent l’œil et l’esprit, s’imposent en réclamant l’arrêt. Je me suis arrêté et je me suis assis à côté d’un jeune homme qui cachait maladroitement sa petite caméra numérique pour voler ces images inconnues et importantes. Comme un jeune Antoine Doinel volant dans Les 400 coups les photographies de Monika (Harriet Andersson et l’émoi cinématographique), le jeune homme de l’Ensba savait-il qu’on attribue à Deligny l’idée de la fin des 400 coups, l’idée de l’échappée, de la fuite et de la mer au Nord. Les images qu’il captait ce jeune homme de 2001, il les prenait à l’oubli face à la fragilité de ces œuvres que l’on retrouve presque par hasard au fond d’une malle. Car il existe bien des œuvres cinématographiques qui restent au fond d’une malle en attendant le hasard. Le hasard prendrait en l’occurrence le nom de Jean-Pierre Daniel qui exhumerait de l’oubli les bobines étranges. Il mit deux années à monter ce film entre 1968 et 1970.

Mais que s’était-il passé durant la décennie précédente ? Qui était Fernand Deligny ? Et surtout qui était ce personnage massif et énigmatique suivi au long d’une aventure cinématographique énigmatique ?

Dessiner la figure de Fernand Deligny est particulièrement ardu car ses engagements et sa réflexion ont toujours refusé les lignes les plus droites... préférant inventer une errance et des sinuosités. Dans un article dense et complet Sandra Alvarez de Toledo évoque la « pédagogie poétique de Fernand Deligny » (Voir la revue Communication, n° 71, 2001, pages 245-275). Fernand Deligny est en effet une personnalité qui heurte les conventions et l’air du temps contemporain. Il appartient à une génération qui expérimenta la liberté. Aussi ce pédagogue prit-il un chemin qui se détourna des institutions pour penser et expérimenter un autre rapport au monde et plus particulièrement un autre rapport aux malades et à la folie, ce que communément on désigne par ce terme.

Né en 1913, Fernand Deligny travaille à Armentière entre 1938 et 1943 après avoir obtenu un CAEA (certificat d’aptitude à l’enseignement des enfants arriérés). Ni clinicien, ni éducateur, il se forge très une réputation de « pédagogue libertaire ».

En 1947, il participe à la création de la Grande Cordée qui est selon ses propres termes « une tentative de prise en charge ‘en cure libre’ d’adolescents caractériels, délinquants et psychotiques et qui ne semblaient pas pouvoir s’améliorer par un ‘placement’ où que ce soit, y compris en service psychiatrique. ».

En 1955, Deligny quitte la Grande Cordée pour d’autres expériences, notamment dans les Cévennes où se tourne entre 1962 et 1964 Le Moindre Geste.

En 1965, il est invité à la clinique de La Borde par Jean Oury. Il s’y installe mais en marge, créant jeux, scénarios et improvisations avec les patients et développant un ciné-club local, souvent militant. Il prend en charge les plus agités, les plus « incurables » et notamment les enfants autismes qui détermineront la suite de son engagement.

En 1968, avant les « événements », il appartient au groupe qui rejoint la propriété de Félix Guattari à Gourgas dans les Cévennes. Mais il garde une nouvelle distance en s’installant dans un hameau voisin à Graniès où il restera jusqu’à sa mort en 1996. Une organisation fragile et militante se dessine. Deligny y accueille des enfants autistes (plus de vingt dans les années soixante-dix) et poursuit un travail d’écriture et d’expérimentations. Sandra Alvarez de Toledo indique que le tournage du Moindre Geste est une articulation décisive dans la vie de Deligny, traduisant le passage d’ « expériences institutionnelles, en milieu urbain, avec de jeunes délinquants et psychotiques » à « la tentative des Cévennes, radicalement marginale et centrée sur l’autisme à partir de 1967. » (in Communication, n° 71, p. 249).

En sortant de l’Ensba, dans la ville blanche et froide, il restait ces images qui ne s’échappaient. Je ne savais alors rien d’elle. Je ne savais pas plus que je reverrais ce film quelques semaines plus tard lors d’une projection spéciale au Cinéma des cinéastes en présence de Jean-Pierre Daniel et de Josée Manenti. J’y apprendrais alors qu’ils furent les véritables réalisateurs de ce film, Deligny étant l’inspirateur actif de ce projet. Je ne savais pas alors qu’il faudrait encore attendre trois années pour voir enfin la sortie en salle le 17 novembre 2004 de ce film tourné en 1962-1964, sélectionné en 1971 à Cannes à la Semaine de la critique grâce à Chris Marker et oublié depuis. S’il faut une histoire, on pourrait parler d’une évasion. Yves et Richard s’évadent. Ils s’évadent de l’asile et s’enfuient dans la campagne heurtée des Cévennes. Richard en se cachant tombe dans un trou. Il laisse alors Yves libre et seul dans ce paysage tout en rudesse. Il croisera bientôt la fille d’un ouvrier qui le ramènera dans l’institut.

Le moindre geste, c’est celui d’une liberté qui ne se heurte pas au monde mais qui lui répond par une logique qui n’appartient pas à sa seule rationalisation technique ou à ses causalités essentialiste. Le moindre geste d’Yves est celui d’un monde qui n’échappe pas au commun mais qui se situe dans notre monde à partir de son écart. Le point de vue du film est celui de cet écart qui ne donne une réponse, qui ne formule pas un diagnostic. Il offre seulement une parole et une image. Il ouvre un autre rapport avec cet homme qu’on appelle fou en suivant sa propre errance sans se faire l’herméneute autoritaire. Rien n’est ici programmé. Car le film est profondément l’expérience d’un vagabondage. Une humanité qui vagabonde dans les sentiers de cette campagne. L’humanité, c’est ici Yves, ce garçon rougeaud dans un corps trop grand pour lui. Avant d’être une énigme filmée, Yves est un homme qui marche et qui se heurte au monde : une souche, une statue de vierge, la rivière, le vent que l’on sent sur son visage assis dans l’herbe, les lacets et les cordages que l’on trouve.

L’enjeu est bien celui d’une ligne d’erre. Ce concept n’est pas encore formulé par Deligny à l’époque du tournage. Il le sera bien plus tard. Mais il est l’enjeu cinématographique d’un débordement, d’un renversement des habitudes du regard. Deligny définira plus la ligne d’erre comme l’expérience de l’humain pré-langagier, l’expérience d’un faire dégageant l’expérience d’un corps, la trace d’un corps commun, la topologie d’un espace psychique qui ne soit pas la simple désignation verbale du rapport au monde (développements qui influenceront directement les travaux de Guattari-Deleuze, indirectement ceux de Foucault ou Debord ... tracent une correspondance avec Artaud).

« Il ne s’agissait que de transcrire ces trajets, pour rien, pour voir, pour n’avoir pas à en parler, des enfant-, pour éluder nom et prénom, déjouer les artifices du Il de rigueur dès que l’autre est parlé. (...) Pointer que l’humain n’est peut-être pas (que) du ressort du langage, c’est là le pari de ces lignes dites d’erre. Que dire de plus, sinon que je n’ai pas bougé d’ici même depuis bientôt neuf ans, tout entouré de cartes. Drôle de vie pour un vagabond de principe. » (Fernand Deligny, Les enfants et le silence, Galilée, 1980).

La constellation qu’ouvre Le moindre geste n’est pas celle de d’une escapade, d’une sortie pédagogique ou d’une promenade scénarisée. C’est l’expérience d’une vie. Une expérience en cinéma que ne rejoue rien mais exprime une fragmentation, des éclats d’inconnu et un nœud de contradictions qui fait qu’un film puisse être du cinéma sans pour autant répondre à une dramaturgie, à un début ou à une fin. C’est ici un espace sans progression logique. La cohérence n’est pas absente. Elle est seulement en recherche d’elle-même dans l’expérience qui sans cesse se noue et se dénoue. Car Yves traverse le monde et l’expérimente par ses gestes. Il y a des liens et des nœuds qui se font et se défont sans cesse. Comme ces lacets que l’on n’arrive pas à nouer. Comme ce cordage que l’on joint et qui se disloque, que l’on traîne et qui s’accroche. La ligne qui sillonne le film est celle d’un hasard qui serpente et d’un cinéma qui n’est pas ce qu’on attend, d’un cinéma qui renverse les habitudes. C’est bien le film qui fait vaciller les certitudes. Ce sont ces lignes plus flottantes qui permettent d’entrer dans un univers inconnu en se débarrassant d’un regard programmé par la tradition. Et lorsque l’on entend la voix d’Yves dire... nous dire « Bandes de cons », c’est bien au monde qu’il s’adresse. Et ce n’est pas moi qui le dit, c’est le cinéma qui me l’apprend. Yves ne fait pas discours dans le film. La voix off est celle d’enregistrements d’Yves faits le soir par Deligny.

« Il délirait tout son saoul et les bandes se remplissaient sur ce magnétophone qu’il respectait, tapant dans l’herbe cependant qu’il vociférait à en avoir l’écume aux lèvres, et cette écume séchait, frange tenace de parole, comme sur les plages on voit la trace des dernières marées. » (Fernand Deligny, cité par Sandra Alvarez de Toledo, in Communication, n° 71, p. 257)

L’expérience d’une parole comme un écho pour le monde à partir de ses propres traces. Elles viennent frapper les images sans lien logique. Elles accompagnent l’errance, elles-mêmes vagabondes. Ce sont les paroles des autres (les hommes, les voix entendues à la radio) qui sont retracées dans la bouche d’Yves, non pas selon la logique du discours mais selon celle de la parole proférant. Elle désigne une fois de plus une autre expérience du monde, un autre nœud qui ne relierait rien d’autre qu’une expérience fragmentaire du sensible.

Extrait de la parole d’Yves :

Et là

et là j’ai dit à l’asile

l’asile c’est comme l’enfer

l’enfer c’est comme les pauvres

l’enfer c’est comme les pauvres !

mais l’enfer....

on dit que l’asile

l’asile c’est comme les communistes

l’asile c’est comme les morts

la maison Saint Nizière c’est comme ci c’est comme ça

mais

en général

monsieur les morts

je vous téléphone encore une fois

il y a 50 millions d’anciens francs

prenez un petit pistolet

creusez votre trou

et mettez votre dynamite

ça par exemple alors, les morts ça pleure pas

mais une croix ça pleure

plus

monsieur les morts

mounstre

les morts ça pleure et quand ça rêve ça téléphone

alors

égale plus les morts plus mon général Franco

mon général je crois que dieu vous à dit

allez en enfer !

roh

allô les morts ? les morts m’entendent bien ? les morts m’entendent

roh !

ces pauvres morts

qu’est-ce qui sont curieux

mais voilà

quand j’ai dit ça à mon général là-haut dans son trou

je lui dis voilà

je prends un poste émetteur

de 38 mètres de long / tu mets ça dans ton trou

tu vas me dire exactement où est le trésor

je lui dis y’a pas de trésor ici

y dit moi j’en ai vu un

dans ce trou- là

alors monsieur mon général...

me téléphoner à l’heure que je vous parle

heu le trou

c’est un petit machin

o’met machin machi machin

et ta photographie

je t’avais mis une lettre

à l’heure que je t’ai dit

les morts ça vit comment

voilà les morts

c’est épouvantable

les morts ça rêve

mais quand ça pleure ça pleurniche

et quand ça rêve

les morts ça se bénit

et pourquoi donc

messieurs-dames ?

ah !

messieurs-dames

je vais vous interpréter, une chanson d’asile

l’asile c’est comme les pauvres

l’asile c’est comme ci, c’est comme ça

l’asile... je vous dis une idée

mais

pourquoi l’asile a rêvé ? parce que

au moment où c’est le général De Gaulle qui m’a dit, le seigneur ça marche sur ses pieds

mais quand le pape viendra

vous examiner

il faudra pas dire que c’est l’enfer

mais je crois que trois fois trois ça fait dix

et dix millions d’ancien francs, ça gagnera un tiercé

mais

je me demande, messieurs-dames pourquoi ça rêve-ton ?

oh !

ça y est !

c’est épouvantable !

il y a le feu à la maison ! allez appelez les pompiers !

je dis allô... la voisine va arriver chez vous !

c’est épouvantable !

cassez ma vaisselle bande d’idiots !

l’asile c’est épouvantable !



(A partir de transcriptions réalisées par Jean Pierre Daniel)


Quelques éléments bibliographiques autour du film Le moindre geste et Fernand Deligny (informations de 2005, non réactualisées) :

Sandra Alvarez de Toledo, « Pédagogie poétique de Fernand Deligny », Revue Communication, n° 71, octobre 2001.

Revue L’image, le monde, numéro 2, automne 2001, dossier « Autour de Fernand Deligny et Le moindre geste) avec des articles de Sandra Alvarez de Toledo, jean-Louis Comolli, Patrick Leboutte, Pierre Gabaston, Jean-Pierre Daniel, Josée Manenti, Jean-François Neplaz et un texte inédit de Fernand Deligny.

Des territoires, un séminaire, une exposition, 1994-2001, sous la direction de Jean-François Chevrier, catalogue de l’exposition, Paris, Ensba, 2001 (voir Territoires en revue, numéro 1, conçu et coordonné par Jean-François Chevrier et Julien Boitias, Paris, Ensba, mai 1999). A consulter sur le site de l’Ensba

Autour de Fernand Deligny, on retiendra un sitequi retrace sa vie et son œuvre. On y retrouve notamment le travail de l’historienne d’art Sandra Alvarez de Toledo ainsi qu’un recensement d’articles de presse autour du film Le moindre geste.

Enfin, le site du distributeur SHELLACoffre également la possibilité de télécharger en pdf un dossier de presse très complet.





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Sébastien Rongier - 13 mars 2012