Précipitation (W.B. 6)

Précipitation. On est précipité vers le bas, cette tache de lumière, bleue, fond de l’inconnu. On ne sait pas, on sait. Il y a les marches, les plaques d’acier qui enserre. On les touche, on les frôle. On est dedans, on avance. C’est une descente. Lente. Vers la précipitation, le tumulte du soleil, là, bientôt. Le temps de descendre, le temps du tuyau d’acier qui nous absorbe, on est dans le silence. La seule chose qui respire encore, c’est ce qu’on porte de soi. On ne sait pas où on va, on descend, on se précipite vers ce bas comme une promesse, une ouverture. C’est une traversée. Chaque marche, au moins soixante-dix qu’on foule, est un instant vers la chute. Lenteur du ralenti, les escaliers qu’on descend sont chute vers l’abîme. Les plaques d’acier semblent d’étirer jusqu’à la mer et n’être qu’une seule masse qui vrille, s’agite en marches depuis l’entrée du cimetière. Il le cimetière, son idée. L’espace des morts accroché au bord de la mer. L’éclat bleu comme ultime horizon. A jamais, descendre des marches qui n’en finissent pas. Car quand on arrive au bout, c’est une transparence qui laisse les marches se poursuivre, et devenir interminables au bout de la falaise. Et de l’océan.

C’est un passage. C’est son nom. Sa fonction, son intelligence. Il est une sensation. Une simple sensation. Avance dans le sombre, mais en pleine lumière. Avance et regarde. Tu ne te précipites pas. Tu es précipité par ton regard. La perspective n’inspire rien, elle aspire. Elle prend son souffle de marcheur, t’oblige à ralentir, non par peur, ni par un mimétisme que certains par facilité qualifieraient de métaphysique. A cause l’hommage, à cause de la mort ou des clichés autour de la lumière au bout du tunnel. Le passage est peut-être ailleurs, dans rapport tissé dans le corps entre la nature et la culture, la lumière et la lecture. On domine la baie. Depuis le cimetière, on domine la baie. C’est un spectacle, cette anse, ce port où mouillent sagement des bateaux alignés en contrebas. On regarde la mer, l’horizon, la colline en face malmenée par les incendies de l’été. On sait qu’en face, derrière c’est la France. Et le temps des marches, on quitte la nature, son spectacle, la lumière, sa chaleur sur la peau. On entre au dedans de soi, de ses souvenirs. Montage de sens avant de se précipiter vers le bleu qui renouvelle de sens du naturel tout en l’arrêtant dans une autre relation. Espace intime et précaire du monde.



Se souvenir que :

1. Dans le chapitre « Construction de fer » de Paris, capitale du XIXe siècle, Benjamin écrit : Jamais auparavant dans l’histoire, l’échelle du « très petit » n’a eu autant d’importance. Y compris de l’élément très petit, de la quantité minime. Ce sont des échelles qui se sont imposées dans les constructions de la technique et de l’architecture bien avant que la littérature ne fasse mine de s’y adapter. Il s’agit au fond de la première manifestation du principe de montage. » (p. 183)

2. Dans la première page de « Zentrapark », un fragment indique : « La beauté particulière des premiers vers de tant de poèmes de Baudelaire : émerger de l’abîme. » (Walter Benjamin, Charles Baudelaire, Payot, p. 211)

3. Le début du cinquième fragment de « Sur le concept d’histoire » : « L’image vraie du passé passe en un éclair. On ne peut retenir le passé que dans une image qui surgit et s’évanouit pour toujours à l’instant même où elle s’offre à la connaissance. » (Walter Benjamin, Œuvres III, Folio, p. 430.

4. Dans Sens unique, on lit : « Celui qui ne se soustrait pas à la contemplation du déclin finira bientôt par revendiquer une justification particulière à sa présence, à son activité et à sa participation dans ce chaos. Autant de réflexions sur la démission générale, autant d’exceptions pour son propre domaine d’activité, son domicile et son instant. Presque partout commence à régner le désir aveugle de sauver le prestige de l’existence personnelle plutôt que de la délivrer, au moins par l’évaluation souveraine de son impuissance et de sa paralysie, de l’aveuglement général qui lui sert de toile de fond. C’est pour cela que l’air est à ce point empli de théories de la vie et de conceptions du monde, et que celles-ci apparaissent ici prétentieuses : c’est que finalement il s’agit presque toujours avec elles de consacrer quelque situation privée tout à fait insignifiante. C’est précisément pour cette raison que l’air est également empli des illusions, des mirages, d’un avenir culturel qui surgirait malgré tout pour s’épanouir du jour au lendemain. Chacun en effet s’engage sur les illusions optiques qui naissent de son point de vue isolé. » (« panorama impérial », VIII, 10/18, p. 126)



















L’ensemble des Variations W.B.





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Sébastien Rongier - 15 novembre 2012