L’expérience des mots (W.B. 9)




Le passage de Portbou est une expérience. Ce n’est pas une œuvre, une installation. C’est le geste d’un artiste comme oeuvrement.

C’est une expérience des mots et de la pauvreté, une expérience du temps désaccordé de l’Histoire et de la conscience.

Giorgio Agamben, en ouverture d’Enfance et histoire rappelle les conditions de l’expérience contemporaine en s’appuyant sur la lecture de Benjamin.

C’est la première page :

Tout discours sur l’expérience doit aujourd’hui partir de cette constatation : elle ne s’offre plus à nous comme quelque chose de réalisable. Car l’homme contemporain, tout comme il a été privé de sa biographie, s’est trouvé dépossédé de son expérience : peut-être même l’incapacité d’effectuer et de transmettre des expérience est-elle l’une des rares données sûres dont il dispose sur sa propre condition. Benjamin, qui, dès 1933, avait diagnostiqué avec précision cette « pauvreté en expérience » de l’époque moderne, la désignait comme une catastrophique conséquence de la guerre mondiale : les survivants des champs de bataille « revenaient frappés de mutisme (...) non pas enrichis d’expériences susceptibles d’être partagées, mais appauvris (...). Car jamais expériences n’ont été si radicalement démenties que les expériences stratégiques par la guerre de positions, les expériences économiques par l’inflation, les expériences corporelles par la faim, les expériences morales par le despotisme. Toute une génération, qui était allée à l’école en tramway à chevaux, se retrouvait debout sous le ciel dans un paysage où rien n’était resté inchangé — sauf les nuages et, au centre, dans un champ de forces destructrices et d’explosions, le fragile, le minuscule corps humain. (Walter Benjamin, « Le Narrateur ». »


Giorgio Agamben, Enfance et histoire, Payot, 2001, pp. 23-24.


un paysage où rien n’était resté inchangé



C’est la situation d’expérience devant laquelle nous place la vitre de Passage. Le tuyau de fer nous précipite vers la vitre. L’art des mots d’un paysage désormais variable et marqué par des mots suspendus au temps. Temps d’arrêt... image dialectique, et héritage actif d’une nouvelle configuration de l’expérience appauvrie. On est face à l’Histoire. Mais en creux.


Ce qui s’invente c’est une temporalité du retard, un contretemps, un après-coup qui est le temps benjaminien, le temps fantomal de Benjamin.






Retard


Au départ d’une pensée du retard, Socrate [1] : le début du Gorgias, l’ouverture par le retard. Le retard socratique est une adresse à la pensée, une prédisposition à refuser l’immédiateté. Si Socrate est en retard, c’est parce qu’il veut s’adresser à, parler, échanger et non discourir ou entendre le discours. Il veut être-avec dans l’échange. Et paradoxalement, cela n’est d’abord possible que par l’instauration d’un contretemps. Etre-avec, c’est d’abord organiser une absence, ou plus exactement une présence différée. Un pas de côté dans la bienséance pour envisager l’échange. Cet être-ensemble du dialogue socratique commencerait par une soustraction, un ébranlement. Ce retard est dessaisissement de l’instant, affirmation d’une temporalité contrariant l’immédiateté et le programme. Le retard est ici la trace philosophique d’un passage à la complexité.

Le retard est inquiétude de la pensée, entorse aux programmes, aux programmations de toutes sortes. La contre-mesure, c’est le retard c’est-à-dire un contretemps qui dérange les plans et les calculs par un inattendu, un déconcertant, une désorientation de la tradition. La philosophe Françoise Proust pense la temporalité du retard comme un enjeu critique :

« Certes, la critique se fait au présent : elle diagnostique le temps qui est le sien, elle aime et réserve ses coups au présent qui lui est fait. Mais, du même coup, elle n’est pas de son temps : à la fois elle accuse son retard et pointe son avance possible. C’est en ne coïncidant jamais avec son temps, en refusant de céder à sa pente naturelle, en bataillant contre lui, bref en lui résistant que simultanément elle prend le risque d’être archaïque et qu’elle saisit la chance d’être inventive. » [2]




Le retard devient une forme de résistance à l’immédiateté qui se risque à l’invention. Le retard est alors l’invention d’une distance, mais une distance impliquée. C’est l’invention d’une démarche et d’un pas qui contrarient les marches forcées.

Dans ses Chroniques berlinoises, Benjamin évoque une marche avec un « demi-pas de retard » (p. 245). Suivant la voie tracée par Baudelaire, cette marche participe du mouvement critique induit par Benjamin comme renversement de la continuité historique (et même action révolutionnaire : « vaincre le capitalisme par la marche à pied » (Fragment, 113, (1921), cité par Florent Perrier page XI). Ce qui se tisse dans cette marche du demi-pas de retard », c’est le double travail dialectique de la distance et de l’implication.

Dans sa préface au Walter Benjamin de Jean-Michel Palmier, Florent Perrier évoque cette marche insolite. Il s’agit de « trouver le rythme singulier, la posture et le maintient du corps – comme de la pensée – grâce auxquels chacune de ces interruptions soulevées par la marche, chacune de ces tensions créées entre deux pas, chacun de ces retards et de ces entre-deux si particuliers donneraient précisément lieu, dans leur mouvement même, à l’ouverture d’une disjonction, source d’improbables déplacements, de retournements imprévus, de trouées ainsi ménagées dans l’ordonnancement lisse propre à toute mise au pas » [3].

L’idée est ici d’entretenir un certain retard, une forme d’éloignement pour découvrir failles et brèches, images inédites et critiques, bientôt appelées images dialectiques (autre manière de penser le paradoxe du présent).

On trouver chez Jacques Derrida une autre description de ce mouvement qui pourrait caractériser le pas de retard benjaminien. Evoquant Maurice Blanchot dans Parages, Derrida écrit ceci :

« La lenteur n’est plus tant simplement un certain rapport du temps au mouvement, une moindre vitesse. Elle accomplit, accélère et retarde à la fois infiniment un étrange déplacement du temps, des temps des pas continus et des mouvement enroulés autour d’un axe invisible et sans présence, passant l’un dans l’autre sans rupture, d’un temps dans l’autre, en gardant la distance infinie des moments. » (p. 30)




La question est bien celle d’un autre déplacement, d’une lenteur dont l’autre nom serait le retard. Leur point commun : la complexité. Une page plus loin Derrida parle d’un « étrange « pas » d’éloignement » (p. 31).

Ce pas, c’est le substantif qui caractérise la marche au demi-pas de retard, démarche étrange, presque claudicante, celle qui provoque le retard et la distance… cette démarche fragile à cause de qui on peut, par exemple, malencontreusement heurter des pavés disjoints (bien sûr Marcel Proust).

Mais ce « pas », c’est aussi l’adverbe, la négation, le travail d’une absence, d’un absentement… une discontinuité du temps, du discours, ou du récit.

Le retard devient suspension de la logique de l’autorité (ce que l’on retrouve chez Socrate, Baudelaire, Flaubert ou Benjamin). C’est une objection qui vient suspendre le sens, l’inquiéter.


Après-coup

La modernité benjaminienne est radicalisation de la conscience de la perte à partir d’une expérience fragmentaire. Les anciennes synthèses kantiennes sont détruites. Françoise Proust se demande alors à la lecture de Benjamin : « quels sont les conditions de possibilité de l’expérience de la perte de l’expérience ? » [4]

Ce qui a lieu, un choc et une impossibilité de saisir désormais les conditions mêmes de l’expérience. Ce qui se saisit, c’est la trace. Quelque chose a-eu-lieu... mais ne se saisit que rétrospectivement. C’est-à-dire après-coup.

L’expérience du présent est expérience d’un revenir. Quelque chose a toujours-déjà-été-là.


« L’expérience moderne est fantomale. Qui dit expérience, dit bien synthèse. Mais la synthèse avorte et bute sur la résistance d’un non-synthétisable. L’unité temporelle du divers est toujours hantée par des revenants, par le retour d’un « encore ». Le « encore » n’appartient ni au passé ni à l’avenir : il est le passé qui revient à nouveau et toujours comme il est l’avenir qui revient du passé. » [5]




L’événement, c’est le reste, la survie comme trace de l’événement.

La vitre que je regarde trace des lettres et des phrases qui se déposes dans le paysage et que je cherche à lire. Archéologie du regard.


« [T]out événement, qu’il le veuille ou non, se confie en dépôt à un autre événement qui, venant après lui, réanimera, là encore qu’il le veuille ou non, le spectre ou le fantôme qui attendait, en dépôt dans le précédent événement, et il sera hanté par lui. (…) C’est le secret ou le spectre celé dans ce dépôt que réveille un nouvel événement et qui, du même coup, l’habite et le hante. C’est d’un seul et même geste que le passé renaît et revient en « esprit » dans le présent pour lui donner vie et que le présent, hanté par le passé, est mort-né, mort-vivant, survivant. » [6]









Additif baudelairien au retard benjaminien


Rappeler un petit texte de Baudelaire à propos de Madame Bovary. Publié le 18 octobre 1857 dans L’ Artiste, puis dans le recueil L’art romantique, ce texte rappelle d’abord la parenté éditoriale et judiciaire entre les deux auteurs.

1857 : deux procès, un accusateur, Ernest Pinard, Procureur impérial : en février, c’est le procès de Flaubert. Madame Bovary est accusé d’ « offense à la morale publique et à la religion ». Flaubert gagne son procès contre le censeur. Quelques mois plus tard, en août (le procès débute en juillet), Baudelaire à moins de chances face au réquisitoire de Pinard. Les Fleurs du mal sont accusées d’ « offense à la morale publique » et condamnées pour « délit d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ». Baudelaire doit payer une amende (300 francs) et six poèmes sont condamnés. Il faudra attendre le 31 mai 1949 pour qu’un arrêt de la cour de cassation réhabilite Les Fleurs du mal. Quand on parle de retard…

Il n’est pas interdit de penser que Baudelaire parlant du roman de Flaubert parle également de lui au creux de son analyse.

Que dit-il ?

« En matière de critique, la situation de l’écrivain qui vient après tout le monde, de l’écrivain retardataire, comporte des avantages que n’avait pas l’écrivain prophétique […]. Plus libre parce qu’il est seul comme un traînard, il a l’air de celui qui résume les débats, et, contraint d’éviter les véhémences de l’accusation et de la défense, il a ordre de se frayer une voie nouvelle, sans autre excitation que celle de l’amour du Beau et de la Justice. » [7]




Cet extrait est éclairant. Baudelaire trace la figure de l’écrivain retardataire, autre manière d’évoquer la modernité. C’est un traînard solitaire, évocation indirecte du flâneur de la vie moderne. C’est un inventeur de nouveaux passages, invention qui prend appui sur le retard pour mettre à distance l’opinion et l’argument d’autorité. Son mot d’ordre, son geste, sa démarche « se frayer une nouvelle voie » dit Baudelaire c’est-à-dire agir avec les fragiles moyens du bord contre une société violemment abrutissante et procédurale. Baudelaire, toujours à propos de Madame Bovary, ajoute :

« mais le nouveau romancier se trouvait en face d’une société absolument usée – pire qu’usée – abrutie et goulue, n’ayant horreur que de la fiction, et d’amour que pour la possession » [8]



On reconnaît là la position baudelairienne d’une modernité critique contre son temps présent, celui de la modernisation et de la répression (celle qui court toujours sur cette génération traumatisée par les événements de 1848).









L’ensemble des Variations W.B.





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Sébastien Rongier - 18 novembre 2012

[1] Voir Sébastien Rongier, De l’ironie, Klincksieck, 2007

[2] Françoise Proust, De la résistance, Les éditions du cerf, 1997, p. 85

[3] Florent Perrier « Envers et contre tout adossé à l’espoir » - Walter Benjamin au mannequin d’osier – préface à Jean-Michel Palmier, Walter Benjamin, le chiffonnier, l’Ange et le Petit Bossu, Paris, Klincksieck, 2006, pp. XII-XIII.

[4] Françoise Proust, La doublure du temps, Le Perroquet, mai 1993, p. 8

[5] Françoise Proust, La doublure du temps, p. 14

[6] Françoise Proust, La doublure du temps, p. 18

[7] Charles Baudelaire, « Madame Bovary par Gustave Flaubert », OC II, Bibliothèque de la Pléiade, p. 440-441.

[8] Ibid., 444