Cimetière (1) : Monde d’écriture... et Maupassant (W.B. 11)





La porte du cimetière découpe le ciel en dentelles.
En haut de la colline, au bord apparemment fragile de la colline, la porte du cimetière municipale n’est pas fermée. La porte s’ouvre dans un grincement et laisse les cyprès tailler le bleu du ciel.


Le cimetière est un monde d’écriture. Ce n’est pas un monde à part, un monde inversant les données du réel. Il est le réel traversé de nos paradoxes, de nos angoisses, de nos hantises.


Les écrivains ont souvent faits leurs ses endroits, parfois secrets. On en connaît qui régulièrement viennent en promenade, en écriture… en fréquentation numérique. Il faudrait plonger au fond de ces gouffres d’écriture.


Ce n’est pas Balzac, ou Baudelaire, ni d’autres romantiques ou surréalistes qui ne viennent en tête au moment de franchir le seuil de ce cimetière municipal, c’est Maupassant, et ses nouvelles de La Maison Tellier, tout simplement parce que la lecture est récente. C’est surtout « Les Tombales » [1] qui revient, non pas parce qu’on s’attend à croiser une prostituée faussement éplorée, mais parce que Maupassant y tisse une curieuse lecture des cimetières. En poussant les grilles du cimetière de Portbou, on sait qu’on ne se retire pas du monde, qu’on y entre en mesurant les retournements et les questionnements qui parfois sont loin, dans l’intime.


La nouvelle de Maupassant métamorphose le topos littéraire du cimetière. Il inverse dans une digression passionnante son amour des cimetières, l’endroit recélant finalement plus de vie que la ville elle-même. Car le cimetière n’est pas seulement mémoire, il est aussi ville, un lieu où la visite des morts est parfois plus vivante que les vivants eux-mêmes. C’est le lieu du flâneur, le lieu, par excellence, moderne des rencontres esthétiques, hantologiques et érotiques. La logique urbaine induit presque la rencontre (comme celle de Baudelaire et de sa passante).


Maupassant, « Les Tombales », extrait :



J’aime beaucoup les cimetières, moi, ça me repose et me mélancolise j’en ai besoin. Et puis, il y a aussi de bons amis là dedans, de ceux qu’on ne va plus voir ; et j’y vais encore, moi, de temps en temps.
Justement, dans ce cimetière Montmartre, j’ai une histoire de cœur, une maîtresse qui m’avait beaucoup pincé, très ému, une charmante petite femme dont le souvenir, en même temps qu’il me peine énormément, me donne des regrets… des regrets de toute nature. Et je vais rêver sur sa tombe… C’est fini pour elle.
Et puis, j’aime aussi les cimetières, parce que ce sont des villes monstrueuses, prodigieusement habitées. Songez donc à ce qu’il y a de morts dans ce petit espace, à toutes les générations de Parisiens qui sont logés là, pour toujours, troglodytes définitifs enfermés dans leurs petits caveaux, dans leurs petits trous couverts d’une pierre ou marqués d’une croix, tandis que les vivants occupent tant de place et font tant de bruit, ces imbéciles.
Puis encore, dans les cimetières, il y a des monuments presque aussi intéressants que dans les musées. Le tombeau de Cavaignac m’a fait songer, je l’avoue, sans le comparer, à ce chef-d’oeuvre de Jean Goujon le corps de Louis de Brézé, couché dans la chapelle souterraine de la cathédrale de Rouen ; tout l’art dit moderne et réaliste est venu de là, messieurs. Ce mort, Louis dé Brézé, est plus vrai, plus terrible, plus fait de chair inanimée, convulsée encore par l’agonie, que tous les cadavres tourmentés qu’on tortionne aujourd’hui sur les tombes.
Mais au cimetière Montmartre on peut encore admirer le monument de Baudin, qui a de la grandeur ; celui de Gautier, celui de Murger, où j’ai vu l’autre jour une seule pauvre couronne d’immortelles jaunes, apportée par qui ? par la dernière grisette, très vieille, et concierge aux environs, peut-être ? C’est une jolie statuette de Millet, mais que détruisent l’abandon et la saleté. Chante la jeunesse, ô Murger !
Me voici donc entrant dans le cimetière Montmartre, et tout à coup imprégné de tristesse, d’une tristesse qui ne faisait pas trop, de mal, d’ailleurs, une de ces tristesses qui vous font penser, quand on se porte bien : « Ça n’est pas drôle, cet endroit-là, mais le moment n’en est pas encore venu pour moi… »
L’impression de l’automne, de cette humidité tiède qui sent la mort des feuilles et le soleil affaibli, fatigué, anémique, aggravait en la poétisant la sensation de solitude et de fin définitive flottant sur ce lieu, qui sent la mort des hommes. Je m’en allais à petits pas dans ces rues de tombes, où les voisins ne voisinent point, ne couchent plus ensemble et ne lisent pas de journaux. Et je me mis, moi, à lire les épitaphes. Ça, par exemple, c’est la chose la plus amusante du monde. Jamais Labiche, jamais Meilhac ne m’ont fait rire comme le comique de la prose tombale. Ah quels livres supérieurs à ceux de Paul de Kock pour ouvrir la rate que ces plaques de marbre et ces croix où les parents des morts ont épanché leurs regrets, leurs vœux pour le bonheur du disparu dans l’autre monde, et leur espoir de le rejoindre – et blagueurs !
Mais j’adore surtout, dans ce cimetière, la partie abandonnée, solitaire, pleine de grands ifs et de cyprès, vieux quartier des anciens morts qui redeviendra bientôt un quartier neuf, dont on abattra les arbres verts, nourris de cadavres humains, pour aligner les récents trépassés sous de petites galettes de marbre.





Quand on entre dans le cimetière de Port Bou, le ciel est immensément bleu, le bruit sourd de l’océan accompagne les pas. Et, dans la poche, on vérifie qu’on a bien la petite pierre oblongue, trouvée le matin même sur la plage.




En part supplémentaire 1 : Benjamin, lecteur de Maupassant



Quelques brèves recherches (une incursion plus qu’une recherche) pour rappeler que Benjamin avait lu Maupassant (A-t-il lu « Les Tombales » ?) :


Bruno Tackels dans sa biographie sur Benjamin signale à la page 67 que Benjamin lit Maupassant en 1913.


Dans Je déballe ma bibliothèque, on trouve une « liste des écrits lus ». Après 1917, aux numéros correspondant aux volumes, on lit :


« 512) Maupassant : Boule de suif (et autres nouvelles) édit. Ollendorff (toutes sauf la nouvelle fournissant le titre) [Paris 1902 ou Paris 1907]
676) Maupassant : Le Père Milon
712) Maupassant : La Main gauche
908) Maupassant : Mont-Oriol
1216) Maupassant : L’inutile Beauté »




Pour ce dernier titre, Benjamin doit le lire au milieu des années 1930. La date est importante car elle s’articule à la lettre 33 d’Adorno à Benjamin (lettre du 31/05/1935), lettre dans laquelle les deux hommes discutent de la pensée benjaminienne et de la question de l’image dialectique. On apprend dans cette lettre qu’Adorno a commencé un essai sur Maupassant (on sait qu’il a lu et annoté La Maison Tellier et autres nouvelles, Berlin (sans date), ainsi qu’un autre recueil intitulé Clair de lune. Nouvelles, Munich, 1922. L’orientation de ce travail sur Maupassant était une théorie « de la transformation de la ville en campagne. (…) Il y était question de la ville comme terrain de chasse, le concept de chasseur jouait un grand rôle en soi (ainsi concernant la théorie de l’uniforme : tous les chasseurs se ressemblent. Du reste, il y a chez M. une nouvelle, non pas certes sur le chasseur du dimanche mais sur son proche parent le cavalier du dimanche, qui donne sans doute aussi dans le Bois une « image dialectique ». Je voudrais vous renvoyer encore une fois à Maupassant avec la plus vive insistance. L’extraordinaire récit La nuit, un cauchemar offre tout à fait le pendant dialectique à L’homme des foules chez Poe, il attend avidement votre interprétation. » (p. 144-145 édition La Fabrique, première édition).


Ces problématiques rejoignent les questions du texte « Le narrateur » de 1936. La lecture de Maupassant à partir de l’idée benjaminienne de la perte de l’expérience existe.


L’échange entre les deux hommes se poursuit autour de ce texte de Maupassant, Benjamin ayant des difficultés à le trouver et précisant dans la lettre 113 du 23/2/1939 (Benjamin est à Paris et fréquente encore la Bibliothèque Nationale) : « Puisque nous parlons de livres, vous m’avez signalé autrefois La nuit, un cauchemar de Maupassant. J’ai parcouru une douzaine de volumes de ses nouvelles sans trouver le texte. Pouvez-vous me renseigner là-dessus ? » (p. 395)


Adorno lui fera passer le livre via le bureau parisien de l’Institut (confirmé par la lettre 118 du 7/5/1940, Benjamin est encore à Paris).
Cette lecture se retrouve dans Paris, Capitale du XIXe siècle (page 586) dans la section « Types d’éclairages ». Benjamin y cite un extrait de « La nuit cauchemar ».


Il y a sans nul doute d’autres pistes à suivre et éclairer.




En part supplémentaire 2 : Maupassant, « Les Tombales »



Voici la nouvelle de Maupassant, Les Tombales


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Le monument dédié à Louis de Brézé par Jean Goujon (cathédrale de Rouen)








Tombeau de Cavaignac










L’ensemble des Variations W.B.





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Sébastien Rongier - 10 décembre 2012

[1] La nouvelle est également intéressante dans la boucle maupassantienne puisqu’elle est, en quelque sorte, le dernier geste littéraire de Maupassant dans le premier. En effet, La Maison Tellier est le premier recueil publié par Maupassant en 1881. En 1891, il ajoute à l’édition de La Maison Tellier, cette nouvelle qu’il place immédiatement après la fameuse « Maison Tellier ». Le dernier geste s’inscrit dans le premier. Sans doute ne le pensait-il pas ultime mais à partir de 1892, la santé de Maupassant se dégrade, il tente de se suicider, et sombre, comme on dit pudiquement dans la folie, la maladie venant faire concurrence à l’état mental de l’écrivain.