Notes sur le retard. Socrate et deux Marcel (Proust et Duchamp)

C’était en 2007, à l’invitation de Marc Jimenez et Jean-Noël Bret, un colloque à l’Alcazar de Marseille autour de la question « L’art et la pensée ». J’avais proposé de réfléchir sur la question du retard comme enjeu esthétique et critique. Le colloque a été publié en 2009 aux éditions Klincksieck, sous le titre Penser l’art. Histoire de l’art et esthétique.




Voici ma contribution.


Notes sur le retard
Socrate et deux Marcel (Proust et Duchamp)




Oh dear ! Oh dear ! I shall be too late ! ».

(Oh, là là ! Oh, là, là. Je vais être en retard.)

Lewis Carroll, Alice aux pays des Merveilles.
Paroles prophétiques d’un lapin, un lapin blanc passant devant une jeune fille.




Le moment est fixé, le rendez-vous pris. On a tout organisé, tout préparé. On regarde sa montre, l’heure, l’indication. C’est maintenant !
Passé le maintenant du rendez-vous, autre chose, un autre temps, celui du retard. Le retard commence quand le maintenant n’est plus de mise, lorsque le prévu verse dans l’imprévu.


Il aurait dû être là… ce est celui de l’indication horaire et/ou spatiale. Mais il est en retard. Dès lors tout peut arriver, ou ne pas arriver.
Les personnes arrivent en retard, le courrier arrive en retard, les trains arrivent en retard… et on ne se souvient que de ceux-là. L’œuvre d’art ou la pensée peuvent-ils arriver en retard ? Non pas « trop tard », mais seulement en retard. En somme, peut-il y avoir du retard qui accomplisse l’œuvre ?


Cette vétille temporelle peut-elle être un enjeu pour l’art, pour penser l’art, certaines de ces formes, certains de ces enjeux ? Quel pourrait être l’effet retard de l’art et de la pensée, au sens quasi médical de l’effet retard ? Quelle serait donc la pharmacie stratégique du retard pour l’art ?




Les pas de coté de Socrate






Il faut ouvrir l’approche par une lecture du Gorgias et s’attacher au personnage de Socrate. Le texte de Platon s’ouvre sur un retard, commence par un retard. Il y a une fête de sophistes chez Calliclès. Ce dernier reçoit amis et personnalités. Tout le gotha grec et intellectuel est là pour écouter le discours de Gorgias, l’invité de marque. Mais Socrate est en retard. Il rate le discours. Il arrive après l’événement. On pourrait se contenter de dire que Socrate est un grossier personnage, qu’il manque décidément de savoir-vivre et qu’il mériterait de faire un stage de bonnes manières chez la baronne de Rothschild de l’époque. Mais la question est plus complexe. Ce retard n’est pas une faute de goût, c’est un enjeu de pensée, une position philosophique. Socrate rate la démonstration de Gorgias à dessein. Il est en retard du barnum sophistique. Ce retard devient la dénonciation même d’une stratégie rhétorique, la mise en déroute des certitudes assénées par Gorgias. Socrate ne veut pas se plier aux règles du discours. Il veut dialoguer. Il veut construire un chemin dialectique dans et avec la parole. Dès lors, le retard devient méthodologique et philosophique [1].


Le début du Gorgias, son ouverture par le retard, est un enjeu de pensée, un enjeu philosophique et critique. Le retard socratique prend position pour un espace de dialogue et d’échange contre une place qui l’enfermerait dans la passivité : il veut autre chose que la démonstration. Le retard est alors une adresse à la pensée, une prédisposition à refuser l’immédiateté. Si Socrate est en retard, c’est parce qu’il veut s’adresser à, parler, échanger et non discourir ou entendre le discours. Il veut être-avec dans l’échange. Et paradoxalement, cela n’est d’abord possible que par l’instauration d’un contretemps. Etre-avec, c’est d’abord organiser une absence, ou plus exactement une présence différée : un pas de côté dans la bienséance pour envisager l’échange. Cet être-ensemble du dialogue socratique commencerait par une soustraction, un ébranlement. Ce retard est dessaisissement de l’instant, affirmation d’une temporalité contrariant l’immédiateté et le programme. Le retard est alors la trace philosophique d’un passage à la complexité. Le retard socratique instaure un risque philosophique, celui de l’éloignement. Socrate déplace le centre de gravité de la pensée : l’exposé de Gorgias est sans intérêt. Le retard instaure un décalage, un déplacement. Il installe un trouble dans la mécanique discursive et sociale. Face à la certitude assénée par la démonstration de Gorgias, Socrate renverse les normes et les modèles. Son absence en est la prémisse. Son arrivée en retard brouille la temporalité de la pensée par l’instauration d’un avenir inconnu. Par ce retard, Socrate induit un chemin philosophique, celui du trouble et du questionnement comme condition de la pensée contre les certitudes flatteuses.




De l’écrivain retardataire






Le retard devient inquiétude de la pensée et entorse aux programmes, aux programmations de toutes sortes. En plaçant la vivacité critique du retard sous le regard de la modernité, on peut déplier cette question sous différentes formes : enjeu artistique, esthétique et question de réception.



Charles Baudelaire et Walter Benjamin nous aident à entrer dans cette curieuse démarche. Et d’abord de rappeler un petit texte de Baudelaire à propos de Madame Bovary. Publié le 18 octobre 1857 dans L’Artiste, puis dans le recueil L’art romantique, ce texte rappelle la parenté éditoriale et judiciaire entre les deux auteurs.


1857 : deux procès, un accusateur, Ernest Pinard, Procureur impérial : en février, c’est le procès de Flaubert. Madame Bovary est accusé d’ « offense à la morale publique et à la religion ». Flaubert gagne son procès contre le censeur. Quelques mois plus tard, en août (le procès débute en juillet), Baudelaire à moins de chances face au réquisitoire de Pinard. Les Fleurs du Mal sont accusées d’ « offense à la morale publique » et condamnées pour « délit d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs ». Mal défendu, Baudelaire doit payer une amende (300 francs) et six poèmes sont condamnés. Il faudra attendre le 31 mai 1949 pour qu’un arrêt de la cour de cassation réhabilite les Fleurs du Mal. Quand on parle de retard… Part ailleurs, il n’est pas interdit de penser que Baudelaire parlant du roman de Flaubert parle également de lui au creux de son analyse.


« En matière de critique, la situation de l’écrivain qui vient après tout le monde, de l’écrivain retardataire, comporte des avantages que n’avait pas l’écrivain prophétique […]. Plus libre parce qu’il est seul comme un traînard, il a l’air de celui qui résume les débats, et, contraint d’éviter les véhémences de l’accusation et de la défense, il a ordre de se frayer une voie nouvelle, sans autre excitation que celle de l’amour du Beau et de la Justice. » [2]





L’extrait est éclairant. Baudelaire trace la figure de l’écrivain retardataire, autre manière de penser la modernité. C’est un traînard solitaire, évocation indirecte du flâneur de la vie moderne. C’est un inventeur de nouveaux passages. Il prend appui sur le retard pour mettre à distance l’opinion et l’argument d’autorité. Son mot d’ordre, son geste, sa démarche : se frayer une nouvelle voie c’est-à-dire agir avec les fragiles moyens du bord contre une société violemment abrutissante et procédurale. Baudelaire, toujours à propos de Madame Bovary, ajoute :


« mais le nouveau romancier se trouvait en face d’une société absolument usée – pire qu’usée – abrutie et goulue, n’ayant horreur que de la fiction, et d’amour que pour la possession » [3]




On reconnaît la position baudelairienne d’une modernité critique contre son temps présent, celui de la modernisation et de la répression (celle qui court toujours sur cette génération traumatisée par les événements de 1848). Dans l’économie générale du temps, celle qui installe une efficacité (mesure rationnelle, celle de la rentabilisation consistant à gagner du temps et accessoirement à rattraper un retard [4]), l’art semble être le lieu où s’exprime et s’expérimente une contre-mesure, une approche différée du temps. Elle fait saillir les disjonctions. Elle les explore, par frayage. Cette contre-mesure, c’est le retard c’est-à-dire un contretemps qui dérange les plans et les calculs par un inattendu, un déconcertant, une désorientation de la tradition. La philosophe Françoise Proust pense la temporalité du retard comme un enjeu critique :



« Certes, la critique se fait au présent  : elle diagnostique le temps qui est le sien, elle aime et réserve ses coups au présent qui lui est fait. Mais, du même coup, elle n’est pas de son temps  : à la fois elle accuse son retard et pointe son avance possible. C’est en ne coïncidant jamais avec son temps, en refusant de céder à sa pente naturelle, en bataillant contre lui, bref en lui résistant que simultanément elle prend le risque d’être archaïque et qu’elle saisit la chance d’être inventive. » [5]





Le retard devient une forme de résistance à l’immédiateté, une tentative, un risque d’invention. C’est l’invention d’une distance ; mais une distance impliquée. C’est l’invention d’une démarche et d’un pas qui contrarient les marches forcées. Dans ses Chroniques berlinoises, Walter Benjamin évoque une marche avec un « demi-pas de retard ». Suivant la voie tracée par Baudelaire, cette marche participe du mouvement critique induit par Benjamin comme renversement de la continuité historique. Il s’agit même d’une action révolutionnaire : « vaincre le capitalisme par la marche à pied » [6]. Ce qui se tisse dans cette marche du demi-pas de retard, c’est le double travail dialectique de la distance et de l’implication.


Dans sa préface au Walter Benjamin de Jean-Michel Palmier, Florent Perrier évoque cette marche insolite. Il s’agit de « trouver le rythme singulier, la posture et le maintient du corps – comme de la pensée – grâce auxquels chacune de ces interruptions soulevées par la marche, chacune de ces tensions créées entre deux pas, chacun de ces retards et de ces entre-deux si particuliers donneraient précisément lieu, dans leur mouvement même, à l’ouverture d’une disjonction, source d’improbables déplacements, de retournements imprévus, de trouées ainsi ménagées dans l’ordonnancement lisse propre à toute mise au pas » [7].


Il est donc question d’entretenir un certain retard, une forme d’éloignement pour découvrir failles et brèches, images inédites et critiques, bientôt appelées images dialectiques, une autre manière de penser le paradoxe du présent.


Jacques Derrida propose une autre description de ce mouvement caractérisant le pas de retard (benjaminien). Evoquant Maurice Blanchot dans Parages, Derrida rappelle que « [l]a lenteur n’est plus tant simplement un certain rapport du temps au mouvement, une moindre vitesse. Elle accomplit, accélère et retarde à la fois infiniment un étrange déplacement du temps, des temps des pas continus et des mouvement enroulés autour d’un axe invisible et sans présence, passant l’un dans l’autre sans rupture, d’un temps dans l’autre, en gardant la distance infinie des moments. » [8] La question est celle d’un autre déplacement, d’une lenteur dont l’autre nom serait le retard. Leur point commun : la complexité. Quelques paragraphes plus loin, Jacques Derrida évoque chez Blanchot cet « étrange « pas » d’éloignement » [9].


Ce pas, c’est le substantif qui caractérise la marche au demi-pas de retard, démarche étrange, presque claudicante, celle qui provoque le retard et la distance… cette démarche fragile à cause de qui on peut, par exemple, malencontreusement heurter des pavés disjoints. Mais ce pas, c’est aussi l’adverbe, la négation, le travail d’une absence, d’un absentement… une discontinuité du temps, du discours, ou du récit. Le retard devient suspension de la logique de l’autorité (ce que l’on retrouve chez Socrate, Baudelaire, Flaubert ou Benjamin… avec toutes les distinctions à concevoir). C’est une objection qui vient suspendre le sens, l’inquiéter.




Marcel Proust, juste un pas de retard





Marcel Proust a magistralement raconté cette aventure du retard. Le retard est un enjeu artistique déterminant du Temps retrouvé, pour ne prendre que cet exemple… et rechercher le temps perdu est peut-être une autre manière de questionner le retard.


Avant de revenir sur un épisode fameux du Temps retrouvé, il faut rappeler les liens entre Benjamin et Proust, ainsi que la place de Baudelaire pour Proust : Baudelaire est pour Proust un des trois patrons avec Chateaubriand et Nerval [10]. Et si la pensée de Benjamin est en constant dialogue avec les œuvres de Baudelaire et de Proust, c’est aussi parce qu’il est leur traducteur allemand [11].


L’œuvre de Proust repose sur un retard. La phrase elle-même s’élabore sur un jeu de retard, de retardement, un travail d’étirement et de variations à partir des volutes de subordonnées. Leo Spitzer parle des « éléments retardateurs » dans le style proustien pour désigner cette idée de morcellement et d’entrelacement syntaxique [12]. Plus généralement, le retard est un enjeu esthétique déterminant dans l’œuvre de Proust. Prenons un passage déterminant du Le Temps Retrouvé. Il précède l’entrée du narrateur dans la dernière matinée de la princesse de Guermantes.


Le narrateur est revenu à Paris. La guerre est finie. Il pense reprendre sa vie mondaine, comme autrefois. L’invitation à cette matinée est l’occasion d’une découverte importante. Le voici donc en chemin. Mais « comme je n’étais pas très désireux d’entendre tout le concert qui était donné chez les Guermantes, je fis arrêter la voiture, et j’allais m’apprêter à descendre pour quelques pas à pied quand je fus frappé par le spectacle d’une voiture qui était en train de s’arrêter aussi. » [13]


Cette mise en retard est l’occasion d’une première découverte, celle d’un Charlus vieilli, méconnaissable, survivant à lui-même. L’effet de ce retard est d’annoncer et d’anticiper l’expérience à venir et la révélation de la matinée Guermantes. De plus, Charlus est, dans l’économie générale du roman, un point d’ancrage pour découvrir et mesurer le déroulement du temps. Plus généralement, l’instant à venir est pensé et écrit comme une plongée dans le passé… de sorte que le retard devient une autre manière de frôler les bordures du temps.


Le trajet en voiture se prolonge. Quelques pages plus loin, toujours en chemin, le narrateur décide de s’arrêter de nouveau : « je descendis de nouveau de voiture un peu avant d’arriver chez la princesse de Guermantes… » [14]. Il poursuit cette entreprise de procrastination et entre donc à pied dans la cour des Guermantes. Ce retard prolongé est l’occasion d’une expérience décisive.


« En roulant les tristes pensées que je disais il y a un instant, j’étais entré dans la cour de l’hôtel de Guermantes et dans ma distraction je n’avais pas vu une voiture qui s’avançait : au cri du wattman je n’eus pas le temps de me ranger vivement de côté, et je reculai assez pour buter malgré moi contre les pavés assez mal équarris derrière lesquels était une remise. Mais au moment où, me remettant d’aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent tout mon découragement s’évanouit devant la même félicité qu’à diverses époques de ma vie m’avait donné la vue d’arbres que j’avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de Balbec, la vue des clochers de Martinville, la saveur d’une madeleine trempée dans une infusion, tant d’autres sensations dont j’ai parlé et que les dernières œuvres de Vinteuil m’avaient paru synthétiser » [15]





Ce faux-pas, ce demi-pas maladroit et en retard permet le surgissement du passé, les liaisons inconnues qui frayent une nouvelle voie. Elle a également pour effet de mettre en retard le récit, de retarder les événements. Mais s’il marche aussi mal, c’est aussi parce qu’il perçoit l’effritement de la géographie qui structure le roman. Les deux côtés se sont rejoints. La symétrie est défaite, disjointe. Le narrateur sera bientôt présenté à Mademoiselle de Saint-Loup, fille de Robert et de Gilberte ; les deux côtés se sont rejoints, Guermantes et Swann. Cet effondrement, cette fissure romanesque est en creux dans le retard qui déplie le sens profond de l’esthétique proustienne. Le retard est ici clairement pensée de l’art. La circonstance qui en découle est fortuite et insignifiante – les pavé assez mal équarris – mais elle en appelle d’autres, plus anciennes : la sensation convoque le passé en présence sensible (du passé). Ici le narrateur ne vit pas une copie de la sensation mais la sensation elle-même.


L’art est entièrement dans cette présence, dans l’expérience de cette sensation qui devient une expérience littéraire, c’est-à-dire un mode d’interprétation des sensations. C’est ce qui conduit Proust à écrire la conclusion célèbre : « La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c’est la littérature. » [16]


En attendant, le narrateur est en retard. Il est dans la cour Guermantes, en retard du rendez-vous. Il se retrouve à attendre dans le salon-bibliothèque, à attendre la fin du petit concert en cours. C’est là, dans ce temps d’attente, au milieu de la bibliothèque, comme en dehors du temps, que le narrateur commence à comprendre, commence à percevoir le sens de ces sensations. C’est donc dans ce temps d’attente, dans ce temps perdu par le retard que s’ébauche le livre et la vocation de l’écrivain qu’il croyait ne plus être. Dans les pages qui se situent dans cette bibliothèque, tout le livre s’enroule et semble tracer de nouvelles lignes : Swann, la phrase de Vinteuil, les sensations de Balbec, de Venise ou de Combray.
Le retard a favorisé l’affranchissement de l’ordre du temps, une abolition ouvrant vers le livre à venir, et qui s’in-finit puisque la fin du Temps retrouvé est l’annonce d’un livre à écrire. Et comme le souligne Roland Barthes, « le récit n’a plus qu’à finir – le livre n’a plus qu’à commencer. » [17]




Marcel Duchamp en forme de ligne de fuite






Sans transition, évoquons Marcel Duchamp, grand pourvoyeur de retard, notamment au travers de ses ready made. Et de commencer par Trébuchet de 1917 [18]. Il s’agit de prendre un porte-manteau mural, de le clouer sur le plancher et d’attendre. Attendre le trébuchet. Ce pourrait être un homme, ou une femme… mais ce qui trébuchera plus sûrement ce sera l’histoire de l’art et de la pensée. Toute l’œuvre de Duchamp (et toute sa vie) repose sur l’écart. C’est pour lui un principe et une opération. Il ne cesse de jouer et de travailler la distance et l’éloignement. Le retard est un enjeu esthétique du paradigme duchampien de l’écart.


Dans Ingénieur du temps perdu [19], Duchamp évoque le choix du mot « retard » qui désigne la Mariée (un « retard en verre ») :



« Oui. C’était le côté poétique des mots qui me plaisait. Je voulais donner à « retard » un sens poétique que je ne pouvais même pas expliquer. C’est pour éviter de dire un tableau en verre, un dessin en verre, une chose dessinée sur verre » [20].





Ce remplacement du mot « peinture » par celui de « retard » date précisément de la période 1912-1915, période de rédaction des notes regroupées dans la « boîte verte ». On y lit à propos de La mariée mise à nue par ses célibataires, même :


« Retard en verre
Employer « retard » au lieu de tableau ou peinture ; tableau sur verre devient retard en verre – mais retard en verre ne veut pas dire tableau sur verre –
C’est simplement un moyen d’arriver à ne plus considérer que la chose en question est un tableau – en faire un retard dans tout le général possible, pas dans les différents sens dans lesquels retard peut être pris, mais plutôt dans leur réunion indécise. « Retard » - un retard en verre, comme on dirait un poème en prose ou un crachoir en argent. » [21]





Ce remplacement n’indique finalement pas l’abandon de la peinture. Non, Duchamp n’abandonne pas la peinture. Il la met en retard. Infiniment, certes, mais en retard. Et c’est ce qu’indique la vocation du ready made. Mais plus généralement, le retard est un enjeu esthétique déterminant chez Duchamp.


Il y a d’abord un retard de réception. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la réception française de l’œuvre de Duchamp est très tardive, très en retard (les bombes duchampiennes sont à retardement pour la France). Duchamp arrive pleinement en France en 1977 (lors de l’exposition d’ouverture du centre Georges Pompidou) [22].


D’autre part, cette réflexion sur le retard s’élabore à partir de la peinture comme enjeu de langage… un travail de substitution linguistique qu’il faut relier à la fois au thème des mots premiers et aux jeux de langage duchampiens : à titre d’exemple significatif Rrose Sélavy : c’est mettre en retard la lettre et le mot, le son et le sens. Bref le langage patine. Ce n’est pas un bégaiement mais une marche mal assurée de la langue (avant celle du genre, ou des formes artistiques).


Enfin, Duchamp est l’ingénieur d’œuvres en retard. C’est la problématique des ready made. Ainsi, Fontaine (1917) n’est pas le détournement d’un objet (un urinoir). C’est sa mise en retard. Fontaine n’est pas un urinoir. En revanche, Marcel Duchamp met éternellement en retard l’objet. C’est le fond du ready made, produire infiniment un écart de manufacture. L’objet s’absente. Ce qui est présent, une différence. Elle s’accomplit selon un certain nombre de procédures précises : manipulation (objet retourné), nomination, signature, exposition… Et les efforts vains d’un Pinoncelli ne pourront jamais rattraper ce retard, ces opérations d’écart duchampien. De plus, l’histoire même de l’exposition de Fontaine à la première exposition de la Society of Independent artists, souligne une curieuse temporalité : l’œuvre présente mais en retard de toute visibilité derrière une cloison [23]. Ce retard, c’est celui de l’apparition visuelle, de l’événement et du sens.


Le retard est donc un art de la désenriotation, un art qui déboussole les habitudes, les programmes. C’est un mouvement critique de la pensée. Pour Thierry de Duve, ce retard est la place du regardeur duchampien. Il se demande « [l]e readymade est-il « de la peinture » ? La question n’a pas de sens si la peinture est morte avec le modernisme, ou bien elle n’a pas encore de sens si la peinture post-moderne n’est pas encore née. Pour l’instant, c’est-à-dire l’instant d’un délai, d’un retard, d’un « frayage » qui va de 1913 à nos jours, le readymade n’a pas de nom. Il est la barre entre deux noms, un signifiant indécidable et le signifiant d’un indécidable, une chose bifide comme un lapsus, un acte manqué, un Trébuchet. » [24]


Un frayage. Voilà qui nous renvoie à cette voie nouvelle évoquée précédemment. Marcel Duchamp est bien ce traînard baudelairien. Le retard est une organisation esthétique et critique de l’art. Il ébranle les certitudes de la reconnaissance et de l’immédiateté en instaurant un contretemps, celui d’une perte, et d’un absentement. C’est une ingénierie complexe mais à hauteur de lapin, ce lapin blanc, toujours en retard qui indique constamment un dérèglement, celui qui nous emmène dans un lieu en l’absence de tout temps, un espace de dérèglement et d’invention de langage. Le retard serait un éloge du temps perdu comme question même de l’art et de la pensée.







Quelques prolongements :

Mes Variations W.B. (sur Walter Benjamin)

L’article : Marcel Duchamp, Francis Picabia... et moi ! Histoires de poils (L.H.O.O.Q. etc...)








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Sébastien Rongier - 20 décembre 2012

[1] Voir le développement de cette piste socratique du retard comme démarche philosophique de l’ironie dans Sébastien Rongier, De l’ironie. Enjeux critiques pour la modernité, Paris, Klincksieck, 2007.

[2] Charles Baudelaire, « Madame Bovary par Gustave Flaubert », Œuvres Complètes II, Bibliothèque de la Pléiade, p. 440-441.

[3] Ibid., p.444.

[4] Cette ponctualité, c’est par exemple l’horlogisme de l’usine, celle qui maîtrise autant les corps que le temps, comme ces première images des Temps Modernes de Chaplin, ce cadran horaire sur lequel s’ouvre le film… le dysfonctionnement critique, c’est l’écart de Charlot, toujours en retard d’un boulon.

[5] Françoise Proust, De la résistance, Paris, Les éditions du cerf, 1997, p. 85.

[6] Walter Benjamin, Fragments, 113, (1921), cité par Florent Perrier, « Envers et contre tout adossé à l’espoir » - Walter Benjamin au mannequin d’osier – préface à Jean-Michel Palmier, Walter Benjamin, le chiffonnier, l’Ange et le Petit Bossu, Paris, Klincksieck, 2006, page XI.

[7] Florent Perrier, « Envers et contre tout adossé à l’espoir » - Walter Benjamin au mannequin d’osier, préface citée, Ibid., pp. XII-XIII.

[8] Jacques Derrida, Parages, Paris, Galilée, 1986, p. 30.

[9] Ibid., p. 31.

[10] Voir Marcel Proust, Le Temps retrouvé, Paris, Folio, 1991, p. 226.

[11] Sur les rapports Proust-Benjamin, voir Robert Kahn, Images, passages : Marcel Proust et Walter Benjamin, Paris, Kimé, 1998.

[12] Voir ses Etudes de style.

[13] Marcel Proust, Le Temps retrouvé, Op. Cit., p. 165.

[14] Ibid., p. 171.

[15] Ibid., p. 173.

[16] Ibid., p. 202.

[17] Roland Barthes, « une idée de recherche » in Recherches de Proust, Paris, Point-Seuil, 1980, p. 39.

[18] En 1913, Roue de bicyclette est le premier ready made… 1913, c’est aussi la date de sortie de Du côté de chez Swann.

[19] Titre qui qualifie pleinement la stratégie de pensée du retard… et qui lorgne du côté de chez Proust.

[20] Marcel Duchamp, Ingénieur du temps perdu (entretien avec Pierre Cabanne, 1966), Paris, Belfond, 1976, p. 67.

[21] Marcel Duchamp, Duchamp du signe, Paris, Flammarion, 1991, p. 41. Par ailleurs, on peut croiser ce rapport retard en verre et poème en prose par une lecture du poème « le mauvais vitrier » de Baudelaire.

[22] Une analyse croisée des expositions de Duchamp et des publications sur Duchamp sur la période 1930-1970 le souligne nettement si l’on compare la France au reste du monde (Etats-Unis et Italie, par exemple).

[23] Rappelons de plus que la photographie de Stieglitz reste la seule preuve de l’existence de l’objet.

On peut aussi penser à d’autre ready made comme A bruit secret ou encore à Etant données derrière œuvre de tous les retards, retard de réception et de visibilité par l’installation même

[24] Thierry de Duve, Nominalisme pictural, Paris, Les éditions de Minuit, 1984, p. 239.