Atelier d’écriture Louvre 2012-2013

Atelier Louvre 2012-2013






Très content de me retrouver en cette fin d’année 2012 dans l’atelier 4 du Louvre à l’invitation renouvelée de Patrick Souchon (Académie de Versailles) et de Virginie Frenay / Marie-Liesse Sorman (Maison des Ecrivains).



Après une rapide présentation de mon travail (essais, littérature et vie numérique), je lance dans la présentation du projet. J’ai essayé d’être le plus carré possible pour cette tentative…





1/ AU DEPART


Le point de départ de cette proposition d’atelier est lié à l’expérience de l’an passé au Louvre. Le point d’origine, c’est ce même atelier. L’an passé, j’ai proposé une « tentative d’épuisement d’un tableau parisien ». Pendant trois séances sur quatre, nous sommes allés devant un tableau de Poussin. Et chaque fois nous prenions des escaliers et des escalators pour monter au deuxième étage. Le trajet était long et beau, nous permettait de saisir les autres salles, l’architecture secrète du lieu, et de croiser d’autres œuvres… comme si tout cela n’existait finalement pas. Il fallait, à la manières des petites énergies duchampiennes perdues, activer là, précisément là, un espace d’écriture… activer et intensifier les énergies perdues.



Marcel Duchamp


« Transformateur destiné à utiliser les petites énergies gaspillées comme :
l’excès de pression sur un bâton électrique.
l’exhalaison de tabac.
la poussée des cheveux, des poils et des ongles.
la chute de l’urine et des excréments.
le mouvement de peur, d’étonnement, d’ennui, de colère.
le rire.
la chute des larmes.
les gestes démonstratifs des mains, des pieds, des tics.
les regards durs.
l’étirement, le baillement, l’éternuement.
le crachement ordinaire et de sang.
les vomissements.
l’éjaculation.
les cheveux rébarbatifs, l’épi.
le bruit du mouchage, le ronflement.
l’évanouissement.
le sifflage, le chant.
les soupirs, etc… » [1]









2/ MARCHER LA RENCONTRE


Qu’est-ce que faire mouvement dans le Louvre ?


En fait, c’est une question compliquée… en général, on vient au Louvre pour voir quelque chose (des tableaux, des statues, des expositions, etc.).


Mais que fait-on de tout ce temps, de toute cette énergie, de tous ces mouvements qui nous conduisent vers une œuvre, une émotion, une rencontre ?


En général, on en fait rien. On l’oblitère. On passe souvent plus de temps à aller vers l’œuvre qu’à rester devant elle (une étude il y a quelques années montrait que le temps moyen devant un tableau était de 12 secondes).



D’où ma proposition :


Ce temps perdu, c’est un temps pour la littérature, un temps pour l’écriture.


Le travail que l’on ferait serait une manière d’intensifier la rencontre possible avec l’œuvre et de se réapproprier le temps dans l’espace du musée.






Une idée générale :


Il s’agit donc de réarticuler la marche et le sens de la visite : à la fois la direction et la signification. Il y a certes un point d’arrivée qui est un but (possible) mais le trajet n’est pas indifférent. D’où l’idée de l’appropriation… se réapproprier l’espace et le mouvement par l’écriture. On rendrait au mouvement une part d’autonomie, on le transformerait en processus.



Toute la question est de donner forme à la marche : le Louvre n’est pas ici prétexte à déambulation, mais l’enjeu même de l’appropriation… il faudra tracer le parcours. Donc pas de nomadisme à proprement parler mais une tentative d’intensification du déplacement par l’écriture… l’idée étant celle d’une interrogation entre mouvement et rencontre de l’œuvre.



1/ déplacement : mouvement, marche et destination possible
2/ se déplacer : déplacer
3/ déplacement comme notion de production d’un écart : passer de la marche comme mécanique à la marche comme conscience esthétique (performer le mouvement) et intensifier la rencontre.



L’idée serait d’inventer le temps de la marche et la conscience du trajet comme contretemps de la visite c’est-à-dire temps du temps (temps donné au temps) et temps de l’écriture.



Godard dans Bande à part invente un dispositif de visite sur le mode de l’impulsion, de la vitesse :


1/ une volonté de subvertir l’espace artistique et institutionnel
2/ un geste de cinéma : vitesse et course-poursuite + clin d’œil au cinéma muet


Godard serait ici un modèle et un contre-modèle. Je le discuterais volontiers avec Benjamin.


J’aime beaucoup cette phrase à la fois intense et fragile de Walter Benjamin : « vaincre le capitalisme par la marche à pied » (Fragment, 113, (1921)… bon on ne vaincra ni le capitalisme ni le Louvre mais l’idée serait d’entretenir une lenteur, une distance et une conscience au travail.
Inventer donc une position de flâneur c’est-à-dire une écriture des signes et devenir selon l’expression de Perec un « usager de l’espace », un usager en écriture.





Quelques pistes théoriques :


Je me contenterai de seulement vous donner les grandes lignes de ce qui a nourrit ma réflexion. J’aurais pu partir dans des développements complexes mais ce n’est finalement pas le lieu ou le moment. En revanche, vous donner ces pistes me semble important si vous vouliez prolonger les choses de votre côté.


Pour moi, il y a un double point de départ de références auxquelles j’ai immédiatement pensé lorsque l’on prenait les marches et les escalators du Louvre, c’est d’une part Fernand Deligny et lignes d’errance (ma découverte de Deligny) ; et d’autre part la théorie et la pratique situationniste de la dérive et de la psychogéographie.



S’ajoute immédiatement ensuite les lectures de Baudelaire et de Benjamin autour du flâneur et de la théorie de la marche benjaminienne (quelques liens : Jean-Michel Palmier, mes Variations sur Walter Benjamin en cours, un texte sur le fragmentaire)



Viennent ensuite les lectures d’architectes développant une lecture du paysage et de l’espace par l’idée du palimpseste. Je pense essentiellement à André Corboz, et son article de 1983 « Le territoire comme palimpseste ». (voir l’annexe finale).



Je pense enfin au livre de Thierry Davila, Marcher, Créer. Déplacements, flâneries, dérives dans l’art de la fin du XXe siècle, livre essentiellement consacré à l’art contemporain et à certaines performances autour de la marche. Mais il situe clairement ces pratiques sur l’horizon de théories modernes.



Quelques pistes littéraires :


Il y a dans la littérature et dans la pensée philosophique une écriture du la marche : de Socrate à Rousseau, de Kant à Baudelaire, la marche est une question importante, déterminante.


La liste est longue, il faut ajouter Nietzsche à l’affaire, ainsi que les romantiques (entre exil et voyage, invention du tourisme et du paysage, écriture de la notation) ; il faut penser au surréalistes, à Proust, à Rober Walser, aux photographes (mais je pense en particulier à Atget) … et quelques auteurs sur lesquels je vais m’appuyer.



Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire
Proust, Les Temps retrouvé
Modiano, tout mais j’ai sélectionné Accident nocturne
Aragon, Les Paysan de Paris
Jean Rolin, La Clôture,
Philippe Vasset, Un Livre blanc
Sereine Berlottier, Nu précipité dans le vide
François Bon, Paysage fer
Baudelaire
Jean-Christophe Bailly, Description d’Olonne
Christophe Tarkos
Danielle Collobert
… et autres


ainsi que la question du retard, de la marche et du retard/lenteur comme production de sens et de sens critique avec Socrate, Baudelaire/Flaubert, Proust et Duchamp.







3/ ECRITURE


En janvier nous aurons donc trois séances et une journée de restitution. Je vous propose donc trois dispositifs, trois expériences, menant et nourrissant dans l’écriture à l’élaboration d’un Pecha Kucha

A. Le mercredi 9 janvier 2013 : dérive dans le Louvre à partir d’une coordonnée de départ

B. Le mercredi 16 janvier 2013 : dérive dans le Louvre à partir d’une coordonnée d’arrivée : l’escalier menant à « La Victoire de Samothrace » (et phrases de Cézanne sur cette Victoire... merci à Agnès C. pour la suite suggérée)

C. Le mercredi 23 janvier 2013 : Rendre visite à quelques œuvres où il serait question de marche et/ou de cartes

D. Le mercredi 30 janvier 2013 : Pecha Kucha



L’idée des deux premières séances (mercredi 9 et mercredi 16) est de travailler par notation et de travailler équipé. Tous les outils sont bons à prendre : appareil photo, enregistreurs audio ou vidéo, carnets, etc.


Inventer les coordonnées de la visite : écrire l’espace : quel langage pour le déplacement ?


Questionner l’orientation et aller peut-être vers une désorientation. Partir d’une coordonnée et dériver c’est-à-dire construire le hasard d’une rencontre (avec l’œuvre…).


Faire du mouvement dans le Louvre une expérience singulière et un temps de conscience de la rencontre.


Inventer le lieu, c’est à la fois le découvrir et l’imaginer, et la marche devient un espace-temps de la réception… la marche est aussi question d’écoute.


Etre attentif à ses gestes, ses mouvements, son corps, ceux des autres, les bruits, les sons, les couleurs, le rapport intérieur / extérieur via fenêtre, sons, etc. et créer le cheminement en faisant le chemin. Pensez donc à la découverte par tous les sens, au corps comme mesure, au temps de la traversée.


Eventuellement fictionner un fil d’Ariane et faire corps avec le mouvement en se déplaçant.


Les photographies sont aussi des points d’appui pour faire trace, ou pour produire un écart, ouvrir une brèche. Les tableaux ou les œuvres croisées sont autant de points de rencontres possibles.


Quel localisation ? Quelle géolocalisation ? Quel psycholocalisation ? Bref quelle bascule et passage dans l’écriture entre une géographie physique et une cartographie psychique ?


Travailler par notations, traces du réel ; traces du hasard, faire émerger la carte mentale d’un territoire traversé, visité… inventer peut-être une géomantique de la déambulation.





4/ PECHA KUCHA


Expression japonaise signifiant « le bruit de la conversation » ;
A l’origine, le pecha kucha est un dispositif de présentation professionnel dans le monde du design ou de l’architecture.
Les soirées Pecha Kucha sont conçues comme un format de présentation qui permet, sur une base régulière, à plusieurs designers de présenter leur travail en public. Le Pecha Kucha repose sur une règle formelle simple : chaque intervenant présente 20 images, chacune projetée pendant 20 secondes, soit 6 minutes 40 secondes de présentation. Chaque présentation permet d’explorer un ou plusieurs projets à travers son processus de création.



L’idée est de reprendre le dispositif et d’en faire un espace de création, un travail qui au final viendrait comme le point de rencontre de ces séances, mettant en avant les relations de la déambulation, dérive vers l’œuvre, espace déployant les sensations, les pensées les rencontres visuelles, humaines, sonores, travailler la matière du mouvement par ce dispositif qui mêle l’écriture (dite oralement) sur une image… petite intervention donc pour terminer ce cycle. Ce dispositif me semble également avoir un intérêt pédagogique important. Il y a là, me semble-t-il quelque chose à faire avec des élèves.




Il faudrait que vous écriviez sur une feuille

— un chiffre entre 1 et 5 (coordonnée plan général)

— une majuscule entre A et B (coordonnée plan général)

— une minuscule entre a, b, c, d (coordonnée des étages : a = 2ème étage ; b = 1er étage ; c = rez-de-chaussée ; d = entresol ou - 1)



Les coordonnées seront celles de mon découpage du Louvre, des tranches de Louvre à partir de son plan (distribué à chacun).







A l’issu de cette présentation, j’ai procédé à quelques lectures :

— Evocation des promenades de Rousseau, notamment la 5ème Rêverie avant l’accident
— Lecture d’extraits d’Accident nocturne de Modiano car, outre l’importance de la toponymie chez lui, ce texte propose des déclinaisons de la marche : marche par la seule lecture d’un plan de Paris, marche nocturne dans les rues, marche hallucinée en suivant un chien et brouillage spatio-temporel
— Evocation proustienne du Temps retrouvé
— Lecture du début de Nu précipité dans le vide de Sereine Berlottier : suivre un personnage et interrogation sur les condition de cette écriture et de la saisie de cette forme en marche comme personnage
— Evocation de l’essentiel, pour moi, Description d’Olonne de Jean-Christophe Bailly : la ville littéraire, la découverte imaginaire et la question de la carte (distribution ultérieur d’un cup up du texte)… et évocation du Livre blanc Vasset

— Evocation rapide d’Aragon et de son Paysan de Paris + les lectures du flâneur via Baudelaire/Benjamin





L’idée étant de travailler sur la notation et d’articuler un ensemble qui aboutisse à un Pecha Kucha de marche au Louvre, évocation de l’écriture par notation du Journal de Kafka… occasion ensuite d’un premier exercice (je le fais assez régulier en ouverture, idée soufflée par François Bon) : une écriture des 7 jours précédents de la semaine par fragments courts (3/5 lignes) de micro-événements du quotidien. Ensuite, lecture en rafale, manière d’entendre des voix, des univers et de souligner des diversités de formes et de manières de se saisir d’un exercice.



Deuxième lecture : l’écriture par notation de Danielle Collobert : lecture d’extraits dans le deuxième tome de ses Œuvres chez P.O.L, notamment les extraits de journaux de voyages, et autres textes courts, dont un fait une référence explicite au Journal de Kafka… renforçant un sentiment de cohérence.



L’enjeu est ici de développer le goût pour ce travail de la forme brève et de la notation… ouvrant un exercice final préparant la rentrée. Je leur ai demandé avant de quitter le Louvre de rester 10 minutes dans le grand hall d’entrée sous la pyramide de verre et de s’immerger dans l’ambiance de l’espace, de faire un travail de notation qui restituerait cet espace autant que les impressions et sensations du lieu (double travail de perception de soi dans le lieu et du lieu sur soi).



Attendons donc la rentrée…




En cadeau, un extrait de André Corboz, « Le territoire comme palimpseste » 1983




« Une prise en compte si attentive des traces et des mutations ne signifie à leur égard aucune attitude fétichiste. Il n’est pas question de les entourer d’une mur pour leur conférer une dignité hors de propos, mais seulement de les utiliser comme des éléments, des points d’appui, des accents, des stimulants de notre propre planification. Un « lieu » n’est pas une donnée, mais le résultat d’une condensation. Dans les contrées où l’homme s’est installé depuis des générations, a fortiori depuis des millénaires, tous les accidents du territoire se mettent à signifier. Les comprendre, c’est se donner la chance d’une intervention plus intelligente.
Mais le concept archéologique de stratification ne fournit pas encore la métaphore la plus appropriée pour décrire ce phénomène d’accumulation. La plupart des couches sont à la fois très minces et largement lacunaires. Surtout on ne fait pas qu’ajouter : on efface. Certaines strates ont même été supprimées volontairement. Après la damnatio memoriae de Néron, la centuriation romaine d’Orange a été si bien effacée au profit d’une autre, orientée différemment, qu’il n’en est rien resté. D’autres nappes de vestiges ont été oblitérées par l’usage. Il se peut que seuls les aménagements mes plus récents subsistent.
Le territoire, tout surchargé qu’il est traces et de lectures passées en force, ressemble plutôt à un palimpseste. Pour mettre en place de nouveaux équipements, pour exploiter plus rationnellement certaines terres, ils souvent indispensable d’en modifier la substance de façon irréversible. Mais le territoire n’est pas un emballage perdu ni un produit de consommation qui se remplace. Chacun est unique, d’où la nécessité de « recycler », de gratter une fois encore (mais si possible avec le plus grand soin) le vieux texte que les hommes ont inscrit sur l’irremplaçable matériau des sols, afin d’en déposer un nouveau, qui réponde aux nécessités d’aujourd’hui avant d’être abrogé à son tour. Certaines régions, traitées trop brutalement et de façon impropre, présentent aussi des trous, comme un parchemin trop raturé : dans le langage du territoire, ces trous se nomment des déserts.
(…)
Carte ou regard direct sur le « paysage », médiation jaculatoire ou analyse de vue d’une intervention, le rapport à l’objet-sujet restera cependant toujours partiel et intermittent, c’est-à-dire ouvert. Le territoire s’étire là-bas, différant toujours de ce que j’en sais, en perçoit, en veux. Sa double manifestation de milieu marqué par l’homme et de lieu d’une relation psychique privilégiée laisse supposer que la Nature, en Occident toujours tenue pour une force extérieure et indépendante, devrait plutôt se définir comme le champ de notre imagination. Cela ne signifie pas qu’elle est enfin domestiquée, mais plus simplement que, dans chaque civilisation, la nature, c’est ce que culture désigne comme telle. Il va de soi que cette définition s’applique aussi à la nature humaine. » p. 228-229










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Sébastien Rongier - 22 décembre 2012

[1] Marcel Duchamp, in Anthologie de l’humour noir, Paris, Sagittaire, 1940, p.225.