Effacement (W.B. 17)



C’est une image.


La lumière en bas. La lumière en bas se débat au rythme de la mer qui ponctue le scintillement.

Tu regardes l’image qui va bientôt disparaître. Ton ombre est posée, précipitée vers le creux de la mémoire qui rappelle la mémoire de ceux qui n’ont pas de nom.

Tu n’as pas vraiment de nom, et ton prénom a toujours semblé être une transition, un tremblement.

Tu n’as pensé en prenant l’image à rien. Tu ne veux penser à rien lorsque tu prends des images. Tu disposes un peu le hasard pour inventer du sens lorsque tu déplies les images sur l’écran de l’ordinateur. Mais tu ne sais pas ce que cela peut-être lorsque tu y es, pas plus que tu ne réduits l’expérience du lieu à l’instance photographique.

Tu regardes ton ombre. Le 23 décembre 2012, tu regardes ton ombre du 11 novembre 2012, un autre effet du hasard. Tu étais en train d’avancer ton essai sur les fantômes, ne cessant de revenir sur les histoires de l’ombre, et les formes photographiques. La vie comme un mode d’être.

C’est une image.


Tu regardes les images, tu analyses les images et parfois même tu les enseignes, modestement. Tu essayes de réfléchir avec elle. Et d’écrire aussi. Tu le sais bien que ce qui est gênant dans cette image, c’est précisément ton ombre. Non pas que l’image en soit ratée. Non. Elle serait même plutôt intéressante avec ce flou de fond d’image comme amenée par l’ombre, l’ombre qui accompagnerait la descente silence des marches par le regard. Non, ce qui gêne, c’est l’ombre elle-même, sa présence. Ton ombre, comme la mise en scène de soi. Ombre portée sur une installation qui vise signifier l’absence et traduire pour le corps le chemin de la mémoire.

L’image est séduisante mais parfaitement contradictoire. Mais le projet de ces variations est d’être le plus juste possible avec ses incertitudes. On aurait pu gommer l’image mais elle s’impose comme espace de questionnement. C’est au fond le flou qui s’impose.

Tu te rends comptes, ou plus exactement, tu raccroches (car tu le sais, tu n’es pas toujours dupe de toi-même) cette hésitation à la place de soi dans le travail. Ce qui apparaît avec plus de certitude, c’est que les données de l’écriture si elles affrontent les formes autobiographiques, elles cherchent à en neutraliser les effets par des dispositifs d’effacement, de mise à distance.

Cette ombre, tu la regardes, elle est trop souveraine, dominatrice, présente. Elle manque d’effacement.


Tu sais que tu reviendras à Portbou. Tu sais que tu retourneras à Portbou. Tu ne sais pas ce que tu y feras la deuxième fois. Peut-être y prépareras-tu seulement une troisième fois. Tu sais que si tu étais cinéaste, tu ferais une fiction qui ne monterait pas au cimetière. La ville est une fiction, une invention d’image et de projets de rencontres et d’errances, de lignes d’erres comme disait Deligny. Mais tu n’es pas cinéaste, tu n’es pas photographe. Cette image te rappelle que tu ne sais plus très bien.

Tu sais seulement l’importance de quelques lignes d’effacement.




L’ensemble des Variations W.B.






Bookmark and Share


Sébastien Rongier - 23 décembre 2012