La ville disparaissait (W.B. 18)

La ville disparaissait.



On lit la ville comme un livre dont les mots s’échapperaient. Au fil de la lecture, les lettres s’effacent et le livre, finalement, le livre, une fois lu, le livre, finalement, n’existe pas, n’a jamais existé qu’autrement dans le temps d’une lecture.






L’effacement est un processus, la disparition un horizon.



A l’horizon du regard, il reste quelques traces d’un monde qui vacille, d’un monde qui n’a pas eu le temps d’apparaître. Encore. On dira la crise, on dira la spéculation, on dira les emprunts toxiques, on dira la folie immobilière, on dira la peur, on dira le monde qui tourne et se vide, on dira le sens qui s’absente, on dira there is no alternative, on dira la régulation financière, on dira encore le mot finance, on dira encore internationale, on dira sans doute l’Europe.


Le monde s’enfuit. Dans les flux de l’argent inventés par des algorithmes ultrarapides et hermétiques, le monde disparaît. La nouvelle métaphysique est financière. Elle produit des effets concrets et immédiats : l’effacement du réel. Et la douleur des vies emmurées.



Ils ont muré la ville. Progressivement le trading à haute fréquence a mangé les murs en les recouvrant, attendant dans l’étouffement les derniers mouvements pour broyer les chairs mortes, les os utiles, et transformer en suc les formes anciennes.





Derrière les murs ajoutés, derrières les ouvertures condamnées, ils ont laissé les cris. Plus rien pour hurler derrière les murs. On avait encore trouvé quelques généreux naïfs pour dessiner sur l’effacement, pour résister au désastre. Mais la mort se répand, une mort qui se fiche des cimetières, et des leçons de Benjamin.



Portbou n’est pas la fin de l’Espagne. C’est la fin du monde programmée par la mathématique financière et les fonds spéculatifs. Il faut désosser les villes, aspirer le vivant, transformer la masse indistincte en indice pour satisfaire les agences de notation.






La ville est silencieuse. On redescend du cimetière, il n’y a personne comme s’il ne restait déjà plus rien.






Les indices étaient là pourtant, les signes semblaient raconter cette histoire. L’hôtel lui-même disait le tremblement, la transformation inéluctable des villes. On regardait les façades, leur rythme en se demandant ce qu’il resterait à la prochaine visite. La configuration des villes allait changer : les immeubles s’écrouleraient, les lieux se videraient. Ils seraient satisfaits. Walter Benjamin serait de nouveau seul, écrasé par le désastre.




Namenlosen



Namenlosen… c’est l’écho de Benjamin.



« C’est bien plus difficile d’honorer la mémoire des anonymes que celle des personnes célèbres. La construction historique est consacrée à la mémoire de ceux qui n’ont pas de nom. »



En passant encore dans les rues de Portbou, on se dit qu’il n’y a ni construction, ni même déconstruction, seulement, destruction.



Il y a avait des portes, des fenêtres, un immeuble avant. Ou bientôt. Il reste le rythme des cadres, vestiges de pièces dans lesquels ont voltigé des corps, contre lesquels des visages se sont écrasés. Ou aimés des chairs moites de désirs. Ils ont disparu dans le ravalement du réel.



Namenlosen. C’est leur nom désormais.


Namenlosen des vivants.










L’ensemble des Variations W.B.






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Sébastien Rongier - 25 décembre 2012