Rendez-vous à la Victoire (atelier d’écriture au Louvre)



Janvier commençait et l’atelier d’écriture au Louvre reprenait.

J’avais proposé de faire quelques dérives au Louvre. Les deuxième et troisième séances en seraient l’expérimentation (fragile).

Pour la deuxième séance, javais apporté quelques textes distribués (Description d’Olonne de Bailly et quelques passages de l’Internationale Situationniste comme la théorie de la dérive et un exemple de dérive), et j’en ai lu quelques autres dont Nicolas Pesquès et son extraordinaire oeuvre en cours La Face nord du Juliau, et Antoine Emaz.

Puis ils sont partis. Ils avaient une coordonnée de départs. Ils se sont perdus. Ils ont suivi des bruits, des gens, des pas, des lignes, ils ont lâché prise, regardé l’espace, l’ont adoré ou détesté, ont apprivoisé par des mots noté, des photos prises, des sons capté ce qui pouvait être leur corps dans cet espace si étrange qui s’appelle le Louvre. A leur retour, les uns après les autres, on les sentait concentrés. Drôlement concentrés. On a un peu échangé. Quelques uns ont lu leurs notes, d’autres racontés leur parcours, leurs rencontres et les hasards heureux ou agaçants de ce moment qu’on a imaginé comme étant celui d’un dessaisissement/ressaisissement par l’écriture (toutes les écritures, la photographie participant de ce processus).

On s’est quitté jusqu’à la semaine suivante.


Pour la troisième séance, et la seconde dérive, il s’agissait d’inverser la logique : partir d’un indécidable pour arriver au pied de l’escalier de La Victoire de Samothrace. J’ai pourtant décidé d’ajouter un nouveau point d’appui, histoire d’élargir l’expérience et les prismes de l’écriture.




Il s’agissait de prolonger le principe de constructions d’écarts dans la dérive. Et donc de proposer de s’appuyer sur la question du rêve dans leur marche. L’idée était de rendre possible l’injection de fragments de rêves (travail par associations ou rapprochements symboliques, logique de déformation de la temporalité, et d’utiliser dans le processus ses propres rêves récurrents... autres manières de se déporter dans le mouvement).

Pour accompagner cette logique du rêve, c’est Gérard de Nerval qui n’est apparu comme une évidence. Et la relecture d’Aurélia m’a conforté dans ma proposition. La lecture de ce passage dans l’atelier était particulièrement troublant car quelques instants après, ils seraient dans les salles et les couloirs du Louvre, c’est-à-dire très exactement, selon moi, dans les pages de ce texte :

« Un devoir impérieux me forçait de retourner à Paris, mais je pris aussitôt la résolution de n’y rester que peu de jours et de revenir près de mes deux amies.

La joie et l’impatience me donnèrent alors une sorte d’étourdissement qui se compliquait du soin des affaires que j’avais à terminer. Un soir, vers minuit, je remontais un faubourg où se trouvait ma demeure, lorsque, levant les yeux par hasard, je remarquai le numéro d’une maison éclairé par un réverbère. Ce nombre était celui de mon âge. Aussitôt, en baissant les yeux, je vis devant moi une femme au teint blême, aux yeux caves, qui me semblait avoir les traits d’Aurélia. Je me dis : “ C’est sa mort ou la mienne qui m’est annoncée ! ” Mais je ne sais pourquoi j’en restai à la dernière supposition, et je me frappai de cette idée, que ce devait être le lendemain à la même heure.

Cette nuit-là, je fis un rêve qui me confirma dans ma pensée. - J’errais dans un vaste édifice composé de plusieurs salles, dont les unes étaient consacrées à l’étude, d’autres à la conversation ou aux discussions philosophiques. Je m’arrêtai avec intérêt dans une des premières, où je crus reconnaître mes anciens maîtres et mes anciens condisciples. Les leçons continuaient sur les auteurs grecs et latins, avec ce bourdonnement monotone qui semble une prière à la déesse Mnémosyne.

— Je passai dans une autre salle, où avaient lieu des conférences philosophiques. J’y pris part quelque temps, puis j’en sortis pour chercher ma chambre dans une sorte d’hôtellerie aux escaliers immenses, pleine de voyageurs affairés.

Je me perdis plusieurs fois dans les longs corridors, et, en traversant une des galeries centrales, je fus frappé d’un spectacle étrange. Un être d’une grandeur démesurée, - homme ou femme, je ne sais, - voltigeait péniblement au-dessus de l’espace et semblait se débattre parmi des nuages épais. Manquant d’haleine et de force, il tomba enfin au milieu de la cour obscure, accrochant et froissant ses ailes le long des toits et des balustres. Je pus le contempler un instant. Il était coloré de teintes vermeilles, et ses ailes brillaient de mille reflets changeants. Vêtu d’une robe longue à plis antiques, il ressemblait à l’Ange de la Mélancolie, d’Albrecht Dürer. - Je ne pus m’empêcher de pousser des cris d’effroi, qui me réveillèrent en sursaut.  »



Dans ma réflexion sur cette atelier, je leur avouais qu’il me semblait qu’ils incarnaient également ce marcheur exemplaire qu’est le Petit Poucet.

Puis j’évoquais rapidement un entretien de Jacques Roubaud, extraordinaire propos sur son écriture à partir de la pratique de la marche. C’est dans De ligne en ligne, revue de la BPI.




Avant de leur donner rendez-vous devant la Victoire, je leur parle tout de même de ce texte extraordinaire de Cézanne sur la Victoire, texte que l’on retrouve dans le livre que Joachim Gasquet a consacré au peintre. C’est notamment ce texte qui est utilisé par Danièle Huillet et Jean-Marie Straub pour leurs films Cézanne (1989) et Une visite au Louvre (2003). C’est par eux que je l’avais découvert... et oublié jusqu’à ce qu’Agnès Chekroun me le rappelle (immense merci à elle).

J’ai donc lu ce texte de Cézanne en me disant que je le relirai... pour voir... une fois aux pieds de la Victoire. C’est ce que j’ai fait. Pour moi, forte, très forte impression.

« Regardez-moi ça… la Victoire de Samothrace. C’est une idée, c’est tout un peuple, un moment héroïque dans la vie d’un peuple, mais les étoffes collent, les ailes battent, les seins se gonflent. Je n’ai pas besoin de voir la tête pour imaginer le regard, parce que tout le sang qui fouette, circule, chante dans les jambes, les hanches, tout le corps, il a passé en torrent dans le cerveau, il est monté au cœur. Il est en mouvement, il est le mouvement de toute la femme, de toute la statue, de toute la Grèce. Quand la tête s’est détachée, allez, le marbre a saigné… Tandis que là-haut, vous pouvez, avec le sabre des bourreaux, couper le cou à tous ces petits martyrs. Un peu de vermillon, des gouttes de sang, ça… Ils sont déjà tout envolés en Dieu, exsangues. On ne peint pas des âmes. Et tenez, les ailes de la Victoire, on les voit pas, je ne les vois plus. On n’y pense plus tant elles apparaissent naturelles. Le corps n’a pas besoin d’elles pour s’envoler en plein triomphe. Il a son élan… Tandis que les auréoles, autour du Christ, des Vierges et des Saints, on n’aperçoit qu’elles. Elles s’imposent. Elles me gênent. Que voulez-vous ? On ne peint pas des âmes. On peint des corps ; et quand les corps sont bien peints, foutre ! l’âme, s’ils en avaient une, l’âme de toutes parts rayonne et transparaît. »

Paul Cézanne

Quand on est devant la Victoire, on tombe un peu amoureux, forcément... elle appelle l’écriture. On ira voir aussi ce qui peut d’écrire de ce côté-ci.









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Sébastien Rongier - 20 janvier 2013