Lecture de Personne(s) de Sarah Chiche



Les livres de la collection « le livre la vie » d’Isabelle Grell aux éditions Cécile Defaut sont toujours un moment de lecture particulier. Ils emportent le lecteur au cœur de deux œuvres, de deux écritures : celle de l’œuvres lue, et celle de l’auteur en lecteur. Personne(s) de Sarah Chiche, lectrice du Livre de l’Intranquillité de Fernando Pessoa, nous en offre une singulière et intense expérience.



Le point zéro


Les premières pages du livre de Sarah Chiche sont un espace trouble, un entre-deux appartenant pleinement à son univers littéraire. Le premier fragment du livre qui en compte 110, est le 111ème, et le premier. C’est le fragment 0. C’est son numéro. Le livre Personne(s) commence par un fragment 0. Entre écart numéral et fonction matricielle, ce chapitre retors indique un chemin, une ligne d’écriture : la présence d’un « je », l’intimité de souvenirs confiés au lecteur et la citation d’un roman écrit par l’auteure, roman traversant les courbes du biographique et s’en écartant par l’écriture même. Dès lors quel est le statut de la visite de la chambre d’hôtel évoqué par ce fragment 0 ? Est-ce la visite d’un souvenir ancien comme parcours dans ce qui n’est plus, une manière de mesurer la distance ? Ou est-ce l’exploration (déjà) de l’écriture (la sienne) ? L’italique des citation indique ce tremblement, laisse percevoir la complexité du réel de l’écriture à côté de la réalité du biographique, ou plus exactement des biographèmes par sa fragmentation [1]. La chambre est fragment biographème, l’abîme de la circonstance à partir de laquelle survient la mélancolie.
Personne(s) pose ce point zéro tremblant du biographique comme condition d’écriture, l’absolue mobilité du moi et de la mémoire, autant celle de Sarah Chiche que celle de Fernando Pessoa, et de ses hétéronymes. Personne(s) est une invitation à parcourir les fictions de la mémoire et l’hypothèse du moi comme enjeu d’écriture : « La mémoire est une fiction. (...) Le bureau de tabac dans lequel s’écrit cette phrase n’est qu’une hypothèse. Le moi est un terrain meuble et le monde, un simulacre — mais le café est bon. » (p. 18). Commencer par cette chambre c’est aussi rappeler Pessoa lui-même, Pessoa pour qui le seul paysage possible est le paysage intérieur, un paysage qui abolit le monde et construit une réflexivité esthétique et métaphysique qui le point de tension de l’écriture. Le principe d’intériorisation chez Pessoa est un décentrement, un évidement du sujet, un principe intervallaire (saudade, peut-être)



La lecture, méthode de vie


« Oui, la nuit de Bernardo Soares, c’est bien la nôtre. » (p. 16)
Le livre Personne(s) n’est pas un essai sur Pessoa. Sarah Chiche nous donne des éléments sur l’homme, propose des analyses serrées sur l’écriture de ses livres et sur les enjeux du Livre de l’Intranquillité. Mais Personne(s) est plus profondément le récit d’un cheminement, d’une appropriation dans et avec le livre de Pessoa. C’est le récit de la lecture comme condition de vie et un miroir d’écriture : « Et pourtant, chaque mot que nous arrivons à lire ou écrire est peut-être le triomphe sur l’enfance pleine du silence de tous les mots qui nous manquaient. » (p. 39). Ou ce onzième fragment : « Il arrive que l’on aime certains livres comme on peut aimer des êtres. A la différence près que les livres, eux, ne meurent pas – Ils s’épuisent » (p. 27)
La lecture de Pessoa est une expérience de vie : « Lire et relire Fernando Pessoa, écrire sur son Livre et, à partir de lui, déplier aussi méthodiquement que possible, une expérience de lecture en tant qu’elle fut aussi une expérience existentielle » (p. 32)



Pessoa, figure


Qui est Fernando Pessoa ?
Une foule. C’est une foule de papier, une foule en papier, une somme infinie, une aporie d’identité. Sans doute est-ce là une partie du sens du titre et du chapitre liminaire. La question posée par Pessoa est celle d’un écart, d’une distorsion entre l’événement et l’autobiographique. L’écriture comme mise en scène de ce paradoxe, mise en scène, ou approfondissement par déplacement : « Si Bernardo Soares a bien un nom, il n’a pas, à proprement parler d’autobiographie ou plutôt son autobiographie est sans événement. » (p. 25). Ce principe d’évidement à l’œuvre dans l’écriture de Pessoa fait du Livre de l’Intranquillité une œuvre mouvante, infinie car éternellement recommencée et inachevée : « Colette Soler note à juste titre que dès que l’on en extrait des fragments pour les agencer ensemble, leur somme n’est jamais égale au texte, et texte devient une proposition qui n’est pas l’œuvre. Quelque soient les réagencements ultérieurs, les éditions successives, ce livre demeurera à jamais la doublure du livre manquant. » (p. 27). Ainsi, la vie du livre est-elle à rebours la projection mimétique de la constellation pessoénne, celle de ses hétéronyme. De plus, ce tremblement infini du livre est l’écho d’une structure mélancolique à l’œuvre chez Pessoa. L’hétéronomie est ce qui permet d’explorer l’idée de personne c’est-à-dire à la fois la persona comme masque et dramaturgie de l’identité [2], comme absentement de soi [3] et comme sur circulation intervallaire au travers des identités multiples sans être entravé ou abîmé dans une seule [4].



Le livre des miroirs


Le livre est un miroir et le jeu des images renvoyées se développe en fragment. Ce n’est pas seulement une effet ou une condition du deuil et de la mélancolie, c’est aussi une question propre au dispositif de lecture-écriture. C’est un livre à deux voies/voix, celle de Pessoa, celle de Sarah Chiche. Lorsqu’elle explique Pessoa et donne à lire sa pensée, l’univers qui l’habite, c’est aussi une piste pour comprendre son propre travail, les traces de soi ; il s’agit donc aussi de comprendre sa propre écriture à partir de Pessoa : le parallèle entre Crowley (connaissance sataniste chez Pessoa) et Grangier (personnage méphistophélique dans L’Emprise de Sarah Chiche). Le rapprochement est une double compréhension (soi / autre) [5]. Lire Pessoa, c’est aussi se voir puisque ce livre elle l’attendait, et le connaissait avant de l’avoir lu : « Il m’est impossible de dire de quand date ma première rencontre avec Le Livre de l’Intraquillité car, lorsque je l’ai ouvert pour la première fois, je le connaissais déjà par cœur (…). J’attendais ce livre. » (p. 85). Il n’est donc pas surprenant que Sarah Chiche puisse dialoguer au sujet du moi avec Pessoa à travers les miroirs : « Bernardo Soares parlerait peut-être, tout comme cette personne qui me regarde parfois dans le miroir, de conviction d’inexister. » (p. 69)


Il y a deux grands lieux du regard dans Personne(s), la fenêtre [6] et le miroir. Outre le dialogue avec Pessoa, le miroir est dialogue avec les morts, espace d’identification spectrale [7]. Personne(s) est un livre sur le miroir, sur l’identité en renvoi miroirique [8]. Cet espace intervallaire est aussi celui où se développe la dialectique mélancolique de la présence et de l’absence qui se joue dans le processus d’écriture : « Ce que je cherche, ce n’est pas la chose mais le squelette des choses, comme si j’étais toujours, dans l’écriture, en quête d’une vérité qui se situerait non pas en arrière du miroir (c’est toujours dans le miroir), mais sur son autre face (à la place du tain) – mais je sais aussi, hélas !, à quelles extrémités peut conduire cette passion. » (p. 42)
Cette consistance par surface inframince conduit le lecteur à ne plus savoir parfois qui parle tant l’espace intervallaire entre Pessoa/Chiche s’affine dans ce livre. On lit par exemple le fragment 21, page 38. Il débute ainsi : « Jamais nos mots ne disent les choses. Voici mon enfer le plus secret : Ecrire, c’est se séparer. » On s’interroge sur l’identité du locuteur. Qui parle ici ? Qui de Pessoa ou de Sarah Chiche émet cette assertion ? Où se pose et se destine la réflexion qui se prolonge dans les lignes suivantes ? Sont elles pour le livre de Pessoa, ou pour les livres de l’auteure… et donc de Personne(s). Comme un effet de miroir.



Fragments


Le fragment est une blessure, c’est d’abord l’expression d’une coupure, c’est un éclat, l’expression d’une conscience douloureuse et morcelée. Le fragment est chez Pessoa une dimension fondamentale. C’est fondement de la dynamique d’identité (hétéronymes comme fragmentation d’identité), ouvrant une fragmentation de l’écriture. Ecriture et identité sont dans un même mouvement de fragmentation. Pour Benjamin lisant Baudelaire, le regard du flâneur mélancolique fragmente l’expérience moderne. Pessoa est le flâneur de son identité, comme Sarah Chiche est la flâneuse de l’Intranquillité. En ce sens l’instance auctoriale de Personne(s) repose sur un même flottement. L’écriture du « je » repose fondamentalement sur un écart [9] et sur une multiplication des instances de soi, leurs modulations (passage du je au nous, du on au elle).
De même, la dynamique d’écriture de Personne(s) repose sur une logique fragmentaire. Une suite de fragments de fragments élaborent un mouvement, une logique : le long fragment 59 (p. 71 et suivantes) évoque la mère de Pessoa, le bref fragment 60 est une généralité sur la mère et l’écriture, le fragment 61, plus bref encore évoque la mère de l’auteure sur un mode paradoxal et distancé. Le fragment établit dans sa dynamique la relation et le chemin entre Pessoa et Chiche.



Mélancolie et deuil


La mélancolie est le cœur littéraire et u enjeu intellectuel et professionnel pour Sarah Chiche. Elle en donne notamment une définition à partir de Deuil et mélancolie de Freud (p. 92). Le discours clinique est un éclairage du livre [10] mais ne fonde pas une analyse littéraire de Pessoa. C’est un horizon de pensée. En revanche, ce que Sarah Chiche explore, c’est la place des deuils familiaux et leur déplacement dans les régimes hétéronymiques : comment la mort du père et le remariage de la mère de Pessoa peuvent se transformer en deuil de la mère dans l’autobiographie fictive de Bernardo Soares : « ce qu’expérimente Bernardo Soares, c’est la négation de soi poussé à son paroxysme, la conviction mélancolique d’être déjà-mort, pour l’éternité, et donc de ne jamais pouvoir le devenir. » (p. 76). L’hétéronymie pour Pessoa est consubstantielle au deuil et à l’exploration mélancolique [11].
« Parce qu’il est dépossédé de son moi, le mélancolique en viendrait donc à se laisser posséder par une ombre qui se glisse en lieu et place du néant qui l’habite. Le père de Fernando Pessoa. Puis son petit frère. Puis l’exil, cette autre mort. Puis la folie de sa grand-mère. Puis le suicide de son plus proche ami. Puis la mort de sa mère. A chacune de ces morts, Fernando Pessoa se sent habité par un surcroît de néant. » (p. 94)
Sarah Chiche poursuit le dialogue de miroir dans Personne(s) en évoquant la mort de son propre père et la recherche de traces pour elle dans les livres paternels. La trouée autobiographique de la page 48, dense et chuchotée, articule la mort et le livre, la disparition et la bibliothèque, comme pour indiquer que l’absence est même présente dans les livres. Ce tremblement prolongé au fragment suivant est l’écho profond qui s’établit tout le long du livre. Cependant Personne(s) semble dire in fine une évolution, une distance. Le livre écrit et publié semble marquer une transformation à venir [12]. Alors peut-être Pessoa est-il aussi l’occasion d’« un adieu au tombeau » (p. 121)



Sébastien Rongier - 9 janvier 2014

[1] écho et prolongement de Barthes évoqué au fragment 108 de Personne(s) p. 122 à propos de l’écriture fragmentaire du Journal de deuil

[2] voir p. 101-102 sur l’articulation Pesssoa/persona/masque)

[3] voir p. 106 et « être hors de sa personne »

[4] Voir p. 112 sur l’hétéronymie de Pessoa à partir de Tabucchi

[5] voir p. 99

[6] On n’en fera pas l’analyse mais cela débute dès le fragment 0, la fenêtre y est le lieu du regard fragmentaire ; cela se poursuit notamment aux pages 50 et 119, ainsi qu’au fragment 28 page 42 qui articule fenêtre et miroir.

[7] « (Et dans le miroir qui fait face à la banquette de ce café sur laquelle je lis, immobile, Le Livre de l’Intranquillité, je crois l’image de mon reflet chlorotique, et j’éclate de rire en regardant cette tête, espérant la vôtre à sa place, dans sa densité de spectre. » p. 57 et « j’aperçus subitement mon reflet dont la bouche continuait à bouger dans le miroir qui me renvoyait également, accroché au mur, juste au-dessus de ma tête, comme le couperet d’une guillotine de gouache, le portrait de mon père enfant, dont j’avais aussi hérité. » p.115.

[8] L’expression est de Marcel Duchamp à l’occasion de sa « description » de La mariée mise à nue par ses célibataires, même, œuvre dont le verre brisé mériterait peut-être une exploration mélancolique.

[9] « Si je publie sous un nom qui est le mien, quand j’écris, je ne parle plus en mon nom, sauf à admettre que mon nom est l’intervalle entre le corps d’une lettre et la suivante et que quand j’écris « Je », c’est toujours de toi dont (ce) je parle. » p. 84

[10] Voir p. 72-80

[11] Voir p. 106

[12] « Après ce livre, il me faudra trouver d’autres formes d’écritures, c’est-à-dire écrire depuis le lieu où le deuil n’est plus un mode d’être au monde… » p. 122