Le bonheur de Madame Muir. Sur quelques fantômes de Mankiewicz

A l’occasion d’une invitation à la Biennale Koltèsde Metz pour parler de Théorie des fantômes, j’ai proposé, entre autres choses, un petit parcours à l’intérieur de L’Aventure de Madame Muir (The Ghost ans Mrs Muir, 1947) de Mankiewicz.

Peut-être un tremplin pour un jour aller plus loin dans une traversée du fantomal de l’oeuvre du cinéaste, ayant déjà eu l’occasion d’explorer quelques éléments de La Comtesse aux pieds nus, autour de la mise en scène du corps comme absence par la fragmentation du récit, et par la présence de la statue comme dernier portrait et authentification d’une hantise.

Une idée, donc. A suivre. En attendant, ce petit texte, comme une ébauche.




Le bonheur de Madame Muir


Le cinéma de Mankiewicz peut être envisagé sur le registre de la revenance et du fantomal. Les films de Mankiewicz reposent sur une véritable hantologie entre fantôme, retour des morts ou des disparus, à commencer par cette merveille qu’est L’Aventure de Madame Muir (The Ghost ans Mrs Muir, 1947).


Lucy Muir, veuve depuis un an quitte au début du XXème siècle son oppressante belle famille londonienne et décide de s’installer au bord de la mer avec sa fille et sa gouvernante. Elle s’installe dans une maison hantée par le fantôme de l’ancien propriétaire de la maison, un marin bourru comme savent l’être les fantômes. Une relation très complice se noue entre Lucy Muir et le capitaine Daniel Gregg, ce dernier dictant ses mémoires à Lucy. Le fantôme disparaît, s’effaçant presque de la mémoire de Lucy lorsque cette dernière tombe amoureuse d’un soupirant malhonnête. Lucy ne reverra jamais de son vivant son amour fantomal.


Ce film de Mankiewicz formule dans sa mise en scène des pistes théoriques pour penser l’apparition. Qu’est-ce qu’apparaître au cinéma ? Qu’est-ce qu’une apparition de fantôme au cinéma sinon un jeu de miroir ? De plus, Mankiewicz, comme tous les cinéastes qui se penchent sérieusement sur la condition cinématographique du fantomal suit les leçons shakespeariennes de la variation et de la complexité. Le fantôme est une image complexe. Mankiewicz travail visuellement la première apparition du fantôme.


The Ghost ans Mrs Muir travaille le fait fantomal sur :


1/ la mise en scène de l’image (8’15) : ce qui apparaît d’abord, c’est un portrait du capitaine Gregg, une peinture. L’image réelle précède l’apparition. D’où la réaction de Lucy : « of course it’s a painting ». Immédiatement, l’image indique un trouble sur la réalité de la présence. Qu’est-ce qui est présent ici l’eikôn ou l’eidôlon ?




2/ La mise en scène de l’apparition par l’ombre (16’10) : Lucy s’endort. Elle peut rêver du capitaine Gregg car elle a été impressionnée par le portrait du marin et par la première visite au cours de laquelle l’agent immobilier révèle qu’il s’agit d’une maison hantée.


La première apparition du fantôme repose sur un découpe très précis : fenêtre comme surcadrage, mouvement d’appareil circulaire passant du visage de Lucy endormie, à l’horloge indiquant 4h, ensuite un travelling arrière montre le chien, puis l’ombre d’une silhouette très découpée s’avançant vers Lucy, et dans un dernier mouvement plan sur l’horloge. Ce traitement très visuel pose la question du point de vue : est-ce le point de vue du fantôme ou est-ce celui du rêve ?






C’est le temps du fantôme.



3/ Rencontre avec le fantôme (21’20) : le problème central est toujours celui de la rencontre… comment faire cohabiter deux entités qui ne sont pas faites pour se rencontrer. La première rencontre, qu’elle soit amoureuse ou fantomale est toujours significative et symbolique. Ici tout a lieu dans la cuisine, manière de déplacer et de déjouer la symbolique et la frayeur (Hitchcock et Stephen King n’ont pas encore transformé les lieux du quotidien en espace de l’horreur). La cuisine invite à la comédie, tout en proposant une leçon de mise en scène : Lucy est empêchée de voir. Elle est dans le noir. Toutes les lumières s’éteignent. Elle met en cause le fantôme et le somme d’apparaître.



Or, il n’apparaît pas mais signifie sa présence par la voix. La voix off est ici voix d’ombre. Le fantôme signifie sa présence par la voix. Ce qui apparaît, c’est d’abord une disparition qui ordonne « Allumez une bougie ». Le fantôme, comme je l’ai dit, doit être vu, rendu visible pour signifier son existence. Le fantôme du capitaine met littéralement en scène son apparition dans cette cuisine. Lucy allume une bougie. La lumière, comme signe de visibilité, permet de rendre présent ce qui a toujours été là, le fantôme de Gregg, tapi dans l’ombre de la cuisine, apparition qui rappelle la découverte initiale du tableau.
Cette mise en présence des deux personnages dans le même plan (celui de l’apparition et de la rencontre effective), est immédiatement résorbé par une série de champs/contrechamps qui souligne la séparation des deux personnages (cela deviendra en objet théorique décisif chez Kubrick). Dans ce film, les apparition/disparition du capitaine Gregg se multiplient à l’occasion des champs/contrechamps.





Voilà, les présentations étant faites, la question est désormais de savoir pourquoi Gregg hante cette maison. Le récit populaire veut qu’il s’agisse d’un suicide. Gregg infirme cela et indique qu’il s’agit d’un banal accident lié au gaz.
Il n’est donc pas mal mort mais on a mal compris sa mort. Le mystère est résolu. Pourquoi reste-il ? Parce qu’il veut transformer sa maison en foyer pour marin. C’est une piste. Deux autres pistes se révèlent possible : d’abord, l’histoire d’amour qui se nouent entre les deux personnages ; ensuite la question de la mémoire : comme tout fantôme Gregg veut que l’on se souvienne de lui : Pour aider Lucy à court d’argent, il propose de rédiger ses mémoires de vieux loup de mer sous sa dictée. Elle devient l’écrivain à succès de ses mémoires transformées en roman. Il s’assure donc l’injonction shakespearienne du Remember me… y compris dans les mémoires affectives des trois femmes de la maison, Lucy et sa fille Anna, ainsi que la gouvernante Martha. On ne dit rien sur le chien du film.




Sans être complet sur ce point, il faut ajouter que Mankiewicz utilise également le ressort d’Hamlet du fantôme vu seulement par Lucy alors que sa belle famille lui rend visite. Ici grand moment de comédie. Je laisse volontairement de côté les différentes apparitions de Gregg et les différentes modalités d’usage de la voix du fantôme (il y a une véritable déclinaison de la voix fantomal dans ce film, comme dans Hamlet).




4/ La disparition de Daniel Gregg  : La disparition de Daniel Gregg (1h16’29) est un adieu sentimental. Le capitaine s’en va car Lucy a choisi la vie (un amoureux).


La séquence est un long monologue énoncé par Gregg durant le sommeil de Lucy. Il s’approche de son visage, comme pour l’embrasser. Mais tout contact est impossible. Il s’approche pour lui murmurer, lui signifier sa disparition, et induire l’idée qu’il n’a jamais été qu’un rêve. Le fantôme disparaît en s’identifiant à un personnage issu d’un rêve. En indiquant que « les rêves s’évanouissent au réveil », la figure du capitaine s’efface progressivement de l’image et disparaît sur un « Goodbye my darling ». On retrouve ici un le topos pneumatologique du fantôme qu’on retrouve dans Hamlet, mais qu’on peut lire chez Homère.




Le rapport rêve/fantôme structure le film comme la tradition fantomale :

— le film se contruit sur ce motif du rêve : Lucy dort au moment de la première apparition de Gregg et au moment de cette adieu-disparition. Le thème du rêve devient un motif fédérateur de Lucy et de sa fille autour du personnage du capitaine.



— L’Antiquité grecque parle de oneirophantos pour évoquer ces fantômes (oneirophantos  : apparition qui se produit dans un songe). La tradition catholique qui suivra l’invention du Purgatoire justifie l’existence des fantômes apparaissant dans les songes comme porteurs d’une parole explicative de l’existence du Purgatoire.






Cependant, dans L’Aventure de Madame Muir ce qui disparaît c’est l’apparition du fantôme, pas le fantôme lui-même. Ce film de Mankiewicz permet donc de déployer les différentes formes d’images, à commencer par le portrait de Gregg, entre image réelle, image mentale et présence effective d’une absence. Plus essentiellement, le fantôme est ici à entendre comme une métaphore de la création.


D’abord il est image, puis il fait image, avant de doublement faire récit. Enfin, ce fantôme apparaît figure de l’écrivain, et peut-être comme double rêvé du cinéaste :


— il est du côté d’une dimension collective de la création : le récit est écrit par Lucy et Gregg


— il est du côté de la production d’image, et de la mise en scène d’images (mettre en scène sa propre apparition)


— l’image de Gregg peut également être envisagée comme le double d’un Mankiewicz, éternel grincheux-bougon de l’industrie hollywoodienne, Mankiewicz ayant écrit tous les dialogues de Gregg.

Et puis, il y a la fin du film...

Sébastien Rongier - 31 décembre 2016