Une présentation de Les désordres du monde. Walter Benjamin à Port-Bou

Avant d’arriver à ce livre, il y aura d’abord eu une série de courts textes et photographies issus d’un premier séjour à Port-Bou. Je les ai mis en ligne sur mon site, formant un ensemble possible mais inachevé. Comme un dialogue.


C’est Stéphanie Polack, mon éditrice chez Fayard, qui m’a proposé de prolonger ce geste, d’en faire un livre. De ce moment numérique, il fallait faire autre chose, accompagner autrement le dialogue, trouver une autre forme, une autre respiration.


Aussi pour écrire, je commence par lire.


L’idée était de partir de ce lieu, de ce village de Port-Bou, de ce lieu, de sa réalité contemporaine et de remonter le temps jusqu’à la mort de Benjamin. Comme je ne voulais pas faire de fiction, je commencé par relire les biographies de Benjamin et les différentes correspondances traduites, et quelques livres de témoignages. L’idée était de suivre les dernières années de Benjamin à partir de son exil. Très vite la question du temps de Benjamin, l’époque historique que traverse Benjamin s’est imposée. Il fallait lire sur les dernières années politiques de la troisième république française, la vie politique de Philippe Pétain et les premiers temps de l’occupation nazie. En croisant le parcours de Benjamin et l’Histoire française, je me suis également penché sur les camps de concentration français, ainsi que sur les politiques d’accueil des réfugiés en France, dans une assourdissante résonance avec le contemporain.


Lire, découvrir et relire. C’est finalement ce que permet encore et toujours la fréquentation de Benjamin. Ce livre cherche à en être modestement le témoignage en cherchant à dire ma propre trajectoire vers cet auteur. Comment un individu comme moi peut découvrir Benjamin ? Comment arriver vers lui ? Quels échos et quels effets produisent les livres dans les vies et dans l’écriture ?


Voici donc la présentation du livre issue du document de rentrée que confectionne Fayard-Pauvert pour les livres de sa rentrée de septembre 2017.


Ce qui donne une couverture, une présentation, un extrait, des questions, une photographie.


La parution du livre est fixée au 13 septembre 2017. C’est un mercredi, il fera très beau.



Une couverture

Je dois dire ici le grand plaisir de cette couverture (même si mon nom est un peu trop présent). La charte graphique de la collection Pauvert et le travail effectué sur le choix de couleur, c’est magnifique.






Une présentation du livre


A Port-Bou, en 1940, modeste port méditerranéen niché dans un creux des Pyrénées, sachant que les autorités franquistes étaient sur le point de le remettre à la police française collaborationniste qu’il fuyait, Walter Benjamin s’est suicidé. Avec lui, c’est une part de la conscience européenne qui a trouvé la mort.


Sébastien Rongier s’est retrouvé par hasard dans la petite localité espagnole, lieu à la fois solaire et tragique où les apports majeurs de l’écrivain et philosophe allemand à l’histoire de l’art et de la pensée prennent un relief particulier. A Port-Bou, Sébastien Rongier cherche les traces de Walter Benjamin. Il se remémore les dernières années du philosophe, l’exil parisien, les amitiés, la fuite, et tout ce que son œuvre a pu apporter à ses propres réflexions, mais aussi de prendre conscience de la fragilité d’une pensée face au totalitarisme. Car ici, celui qui avait à cœur de penser en dehors des systèmes s’est retrouvé acculé dans une impasse par le pire des systèmes qui soient. Et c’est autant l’impossibilité de penser autrement que celle de fuir qui a conduit le lecteur infatigable de Baudelaire, le traducteur de Proust et le flâneur des passages parisiens à son geste fatal.


En ce début de XXIème siècle, cette impossibilité ne menace-t-elle pas à nouveau ?



Un extrait de Les désordres du monde. Walter Benjamin à Port-Bou


Dans Chroniques berlinoises, Walter Benjamin évoque une marche avec un « demi-pas de retard ». Suivant la voie tracée par Baudelaire, cette marche participe du mouvement critique induit par Benjamin comme renversement de la continuité historique, et même comme action révolutionnaire : « vaincre le capitalisme par la marche à pied » (« Überwindung des Kapitalismus durch Wanderung », Fragment, 113, (1921), la phrase n’apparaît pas dans la traduction française. Florent Perrier a signalé cette phrase dans un article sur Palmier. Marc Jimenez m’a rappelé la phrase originale). Ce qui se tisse dans cette marche du demi-pas de retard, c’est le double travail dialectique de la distance et de l’implication. Face à la mise au pas de la pensée, le retard socratique ou benjaminien est une forme d’éloignement pour découvrir failles et brèches, images inédites et critiques, bientôt appelées images dialectiques.


[…]


Le retard figure quasiment le rythme du flâneur, si essentiel à Benjamin pour penser Baudelaire comme écrivain retardataire. La marche servait à Benjamin de contretemps rythmique pour penser l’Histoire. Sans doute est-ce le plus grand héritage que Benjamin reçoit de Franz Hessel. Les deux amis se rencontrent tôt, s’apprécient et travaillent ensemble, notamment à la traduction de Proust dans laquelle Hessel se plonge plus que tout autre. Mais ce que Benjamin apprend de Hessel, c’est cet art de la marche du flâneur qu’on peut lire dès l’incipit de Promenades dans Berlin, qui sera un modèle d’écriture pour Benjamin : « Marcher lentement dans les rues animées procure un plaisir particulier. On est débordé par la hâte des autres. C’est un bain dans le ressac. »


Cependant, les pièges de l’accélération guerrière auront raison de la marche de Benjamin, devenue si lente, par la force des choses. Ou plutôt l’absence de force. L’épuisement de Benjamin, la lenteur de sa fuite, sont les symptômes de l’écroulement de l’Europe. Le corps même de Benjamin concentre cette densité du désastre. Port-Bou est l’épuisement de l’espoir, son retard tragique. Il aurait suffi d’un jour pour que Benjamin traverse la frontière sans encombre et soit sauvé. Il n’en sera rien. Benjamin se suicide après avoir confié ses derniers manuscrits à son entourage, après avoir caché un peu partout en Europe son travail, sa vie éparpillée, fragmentée par les temps meurtriers du nazisme, de l’État français collaborationniste et de l’indifférence de l’Espagne franquiste. Benjamin ne pouvait plus être nulle part. La nasse s’est refermée sur lui et a effacé ses traces et la mémoire de sa mort avant que quelques amis et intellectuels ne rassemblent, dans le retard des vies mutilées, les bribes d’une pensée, l’expérience fragmentaire d’une écriture en parfaite résonance avec son temps, en parfaite résonance avec l’invitation baudelairienne de l’écrivain retardataire.



Un questionnaire


Comment est né le projet à Port Bou ?


Le projet est littéralement né d’un hasard. J’étais à Perpignan, un court séjour à Barcelone a été annulé et, en regardant la carte de la région, j’ai vu l’inscription "Port-Bou". Je n’avais absolument pas pensé à cette ville espagnole avant de voir son nom sur la carte. Et là tout s’est déplié : la fuite de Walter Benjamin, la traversée de la frontière espagnole, l’arrestation et le suicide au moment d’être remis à la police française. Je suis donc allé à Port-Bou. J’ai tout simplement eu envie, à partir de ce bref voyage d’explorer ma relation avec Walter Benjamin, en évoquant les dernières années de son existence à Paris. Le point de départ a donc été ce bref passage dans Port-Bou, à la recherche des signes de Benjamin dans la ville espagnole, dans mon propre parcours et dans les violences de l’Histoire.


Qui est Walter Benjamin pour vous ?


C’est une figure et un auteur très important pour moi. C’est un penseur singulier qui a inventé un regard critique et une écriture fascinante. Walter Benjamin a pensé en profondeur le XIXème siècle, tout comme il a été un témoin incomparable de son époque. Il a écrit une œuvre essentielle sur Paris, capitale du XIXème siècle et sur Baudelaire. Il était également un lecteur infatigable de la littérature et de la pensée de son temps.


Il a surtout été au cœur des tragédies qui ont secoué l’Europe des années 1930 : intellectuel allemand, Benjamin fuit le nazisme parce que juif, et se réfugie en France. Il poursuit sans relâche une œuvre mal connue alors. En 1940, il fuit encore le nazisme et la France vichyste avant de se suicider à Port-Bou. Il fait partie de ces dernières figures qui ont tenté de sauver la culture européenne par la pensée et par la connaissance avant d’être détruit par le chaos des totalitarismes.


Comment son histoire et ses écrits entrent-ils en résonance avec les temps que nous traversons ?


L’écriture et la pensée de Walter Benjamin me semblent toujours aussi décisives pour notre monde contemporain. Son ouverture intellectuelle, sa volonté de relier les phénomènes, en dehors des systèmes et des dogmatismes, la manière dont il interroge le monde à partir du fragmentaire, c’est absolument vital.
Par ailleurs, en écrivant ce texte, l’Histoire et l’histoire de Benjamin sont venues heurter l’actualité : les montées des extrémismes en Europe et en France, l’accueil des réfugiés et les camps d’internement, ou encore le statut des apatrides. Écrire sur les dernières années de Benjamin, c’était aussi entendre notre actualité la plus cruelle.



Une photographie


Issue de la séance photo avec Richard Dumas


© Richard Dumas pour Editions Fayard

Sébastien Rongier - 3 juillet 2017