Marcel Duchamp, ou les affinités du temps (Duchamp un jour, Duchamp toujours)






Au moment où l’on va publier ce petit livre sur Duchamp et le cinéma, curieuse et joyeuse impression de boucler quelque chose.

Je l’ai déjà écrit ici, je dois ma découverte de Duchamp aux questions du Trivial Pursuit et contrairement à ce que j’écrivais alors, je crois que la question qui m’a fait rencontrer le nom "Marcel Duchamp" était : "Qui a peint la broyeuse de chocolat ?"... évidemment je n’avais pas su répondre (je viens d’un monde et d’un milieu où rien ne me permettait de connaître cette oeuvre, ni aucune autre d’ailleurs). La réponse à la question avait laissé perplexe l’assemblée : Marcel Duchamp.

La curiosité a fait le reste, emmené, bientôt, par un goût pour les formes de l’art moderne. Cette première approche conformée par l’amitié avec Jean-Pierre Thiébaut (qui fut mon prof de philo et qui devint un ami précieux passeur) a ensuite trouvé des relais à l’université.



1/ C’est d’abord et avant tout Martine Courtois qui, alors professeure de littérature comparée à l’université de Dijon, m’avait reçu dans son bureau pour écouter ma proposition vague et terriblement floue : quelque chose autour des bouleversements esthétiques de l’année 1913, entre Proust, l’abstraction, Dada et Marcel Duchamp... le nom de Duchamp avait sans doute allumé une petite lumière. Elle m’avait proposé un sujet magnifique : « les écrits de Marcel Duchamp et de Francis Picabia ». C’est là que j’ai découvert véritablement les deux oeuvres et les deux hommes, mais aussi la revue 391 et tous ses alentours, la poésie de Picabia, son roman Caravansérail (j’ai même secrètement contribué à sa réédition en 2013), mais aussi découverte de Roussel, Pawlowski, et Jean-Pierre Brisset car Martine Courtois m’avait prêté comme on aurait confié le Graal, les volumes (introuvables alors) de Jean-Pierre Brisset. Quel choc ! Quel merveilleux choc ! On est en 1992, Picabia est devenu totalement inconnu et la sphère duchampienne éloignée des radars.

J’avais travaillé passionnément pour cette maîtrise. Martine Courtois m’avait dit de ne pas présenter la troisième partie de ce mémoire (c’était trop long, trop philo). Et une semaine avant de partir subir mon service militaire, je soutenais mon mémoire de maîtrise sur Marcel Duchamp et Francis Picabia.



2/ Il a ensuite fallu gagner sa vie en devenant prof et en partant loin de tout. Quelques aléas de l’existence plus loin... j’ai décidé de reprendre le chemin de l’université en poursuivant un DEA à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne autour de la question de l’ironie et notamment chez Duchamp. J’ai poursuivi cette question de l’ironie en thèse... j’aurais dû poursuivre la piste Duchamp (passons).



3/ En 2005, je viens de soutenir ma thèse et je découvre une annonce de colloque : « Marcel Duchamp et l’érotisme ». J’envoie une proposition autour de la question du poil chez Duchamp. Marc Décimo, qui met sur pied ce colloque, accepte immédiatement ma proposition sans me connaître ni connaître mon travail (parfaitement inconnu alors). Début décembre 2005 s’ouvre donc ce beau colloque. Ma contribution (on la retrouve ici et dans les actes publiés) s’intitule « Duchamp, du poil & Cie ».



4/ En 2007, pour un colloque intitulé « L’art et la pensée », je récidive en proposant de parler d’une notion peu (pas ?) étudiée, celle du retard... que j’aurais bien aimé pouvoir développer plus avant. Pour ce colloque, donc, j’ai proposé cette communication : « Notes sur le retard. Socrate et deux Marcel (Proust et Duchamp) ». On peut la lire ici. Marcel toujours, donc.



5/ Dans mon essai Cinématière, j’articule cette réflexion sur les relations de l’image cinématographique dans l’art contemporains (et les autres arts) à l’analyse du détournement de la citation chez Duchamp... un point d’ancrage méthodologique.



6/ Et puis, quand j’entends début 2017 Carole Aurouet, directrice de la collection " Le cinéma des poètes " me dire : « et toi Sébastien, tu n’aurais pas envie de proposer quelque chose pour la collection ? »... mon esprit n’a fait qu’un tour : ce ne pouvait qu’être Marcel Duchamp. Ce n’était qu’une intuition, je l’avoue. Ensuite tout s’est précipité, j’ai beaucoup lu et cherché... et quelques rencontres plus loin, il y a ce livre qui vient comme une sorte de boucle ironique au moment où l’université me ferme définitivement ses portes. Or ce qui pourrait apparaître comme une fin (de non-recevoir) constitue une magnifique ouverture sur autre chose. Et puis, il y a cette couverture, tellement heureux de cette couverture. J’en parlerai dans une prochaine petite note, tiens ! Je l’ai déjà dit, mais vraiment merci Carole d’avoir permis de prolonger ce dialogue duchampien.



7/ Il y a déjà plusieurs après que ce livre aura ouverts. Parmi les suites, il y a le chantier d’un nouveau roman qui tire ses sources dans le travail sur ce livre Duchamp et le cinéma, à paraître à la rentrée de septembre 2018 aux Nouvelles Éditions Place.



Post-Scriptum : c’est une sorte de logique interne qui se révèle aussi de livres en livres... rien ne semble lier Walter Benjamin et Marcel Duchamp... et c’est pourtant une citation du premier sur le second qui ouvre ce Duchamp et le cinéma. De plus, cette collection des morceaux des villes, ces fragments de plaques d’égout que je collecte et dont je parle dans Les désordres du monde, je pense que ce geste tient autant d’une influence benjaminienne (et baudelairienne) que duchampienne.

Sébastien Rongier - 18 juillet 2018