Qu’est-ce que la littérature contemporaine ?

Quand je me suis vu proposé ce cours sur la littérature dans l’UFR d’arts plastiques et sciences de l’art (université Paris 1 Panthéon-Sorbonne), j’ai immédiatement accepté (Merci à Jean-Pierre S. d’avoir offert cette possibilité). L’idée d’explorer certains aspects de la littérature et de proposer un atelier d’écriture est évidemment passionnante. Mais il s’agissait aussi de défendre un peu de la vie de la littérature contemporaine dans cet espace universitaire dans lequel on enseigne déjà (un peu) l’esthétique.

Dans l’architecture de l’UFR, ce cours est dans la case « Pratiques artistiques autres ». L’expression peut prêter à sourire mais elle est presque rassurante : la littérature, l’écriture (littéraire) est encore considérée comme une pratique artistique. Par les temps qui courent (dans le mur), c’est considérable, énorme même.

Bref, on se lance dans cette aventure aussi personnelle que pédagogique avec une poignée d’étudiants. Et de se rendre compte que, très vite, l’atelier d’écriture prend une place importante, que les étudiants prennent confiances et que ce qu’ils écrivent, dans ce bref temps de rencontre, est drôlement intéressant.

Et à côté, on essaye de leur parler de quelques écritures vivantes, après cette introduction très généraliste (qui n’a même pas fait fuir les étudiants après ce premier cours... merci à eux).

Depuis la rentrée 2010, je n’assure plus ce cours à l’université, ni aucun autre d’ailleurs.



Qu’est-ce que la littérature contemporaine ?




Peut-on sérieusement imaginer donner une réponse à cette question, vaste, complexe et particulièrement inextricable.

Tenter de répondre à cette question, c’est à la fois le pari de ces quelques heures de cours et l’annonce immédiate de son échec. En effet, la littérature contemporaine, comme l’art contemporain, ne saurait se réduire à une définition, une forme, une problématique. Elle est au contraire traversée par des courants, des lignes directrices, des errements, des singularités et des lignes de fuites.

La période contemporaine est marquée par une grande dispersion, il faut donc affronter la pluralité. Les périodes précédentes connaissaient bien sûr une grande pluralité mais elles étaient marquées par des lignes théoriques, des courants, des écoles, des avant-gardes, toutes choses qui ont aujourd’hui disparu.



On pourrait à grands traits tenter une histoire de la littérature moderne et contemporaine en suivant les remarques de Philippe Forest. Ce dernier distingue trois périodes à propos du roman :


— Un premier 20ème siècle exprimant le monde et la condition humaine (assumant souvent une fonction réaliste) : on irait de Proust, Céline à Sartre, Camus, c’est-à-dire d’une expérimentation de la pensée dans la littérature à l’expression de l’engagement ou de la révolte, voire une littérature qui embrasserait la totalité des éléments du réel.

— Un second 20ème siècle serait celui des utopies avant-gardistes dans lesquelles on retrouverait le surréalisme, le nouveau roman, Tel Quel ou le théâtre de l’absurde, et quelques autres.

— Enfin, un changement de paradigme s’opère depuis trente ans, depuis les années 80. On constate un épuisement des théories et des avant-gardes dans la littérature, une plus grande dispersion des formes et des expérimentations.


Mais cet éclatement ne doit pas signifier une absence de description ou de tentative de distinction. Ce que nous apprend d’abord la littérature contemporaine, c’est de ne plus poser et penser la littérature au travers un système d’opposition classique roman/poésie, lyrique/formel, lisible/illisible.

Ou, pour le dire avec Jacques Rancière, d’une opposition intransitivité littéraire/transitivité de l’usage communicatif, primat du signifiant/enjeux de la signification…

En effet, les formes poétiques contemporaines peuvent également avancer en travailler une écriture romanesque, comme le roman proposer des formes qui s’inventent à partir des acquis de la poésie, etc., toute chose que l’on analyserait sous le terme adornien d’effrangement, en prenant bien soin de le distinguer d’un mélange postmoderne.

De nombreuses formes hybrides et expérimentales ne se satisfont plus des hiérarchisations héritées de la Poétique d’Aristote.


L’enjeu dans une présentation de quelques écritures et écrivains contemporains sera tout de même de mettre en valeur une écriture qui affronte un état de la langue, une écriture qui soit à l’écoute du monde et qui fasse l’expérience du monde. Mais de nouvelles expériences impliquent de nouvelles formes, d’autres manières de dire le monde (mouvements, images, espaces…), de déplacer le regard, le champ d’investissement, et les modes d’écriture.

Dans un geste panoramique, Dominique Viart [1] distingue trois lignes directrices pour envisager la littérature contemporaine :

— Une littérature consentante. Elle est du côté de l’imagination romanesque, elle pioche dans un réservoir fictionnel et globalement demeure dans la répétition du connu.

— Une littérature concertante. C’est une littérature qui serait dans les clichés du moment, dans le bruit culturel contemporain entre scandale calibré et formules répondant au bain du spectacle ambiant. La préoccupation n’est pas ici l’écriture, mais plutôt le coup ou le bruit de fond médiatique.

— Une littérature déconcertante. C’est une littérature qui déplace l’attente, qui échappe au préconçu, au prêt-à-penser culturel. Elle s’extrait du simple régime de la consommation (la consommation des signes du spectacle et du spectaculaire). L’enjeu de ces écritures, déranger les consciences d’être au monde, tenter de dire ou signifier le réel, la violence du monde, ou de l’intimité sans céder sur les questions d’écriture : de nouvelles significations impliquent de nouvelles formes, de nouvelles syntaxes.



Avec l’expression littérature déconcertante, on comprendra une littérature qui ne cède rien quant à la nécessité d’une « teneur de vérité », ou d’un « contenu de vérité », expression renvoyant aux pensées de Walter Benjamin et de TW Adorno.

Il faut alors poser l’idée que l’acte d’écrire est un acte impliqué. Son matériau est constitutivement articulé à la société. Ce qu’écrit Jacques Rancière dans Politique de la littérature (Galilée, 2007)fait écho au concept adornien de matériau développé à partir de sa théorie de la musique atonale et approfondi dans sa théorie esthétique. Sa thèse est celle du matériau (musical) comme sédiment d’un contenu social. Le matériau n’est pas seulement un ensemble de possibilités artistiques (une grammaire prédéterminée) mais un produit de l’histoire et un horizon d’expérience et d’expérimentations qui articulent l’œuvre à la société :



« [Le] « matériau »lui-même, c’est de l’esprit sédimenté, quelque chose de socialement préformé à travers la conscience des hommes. […] C’est pourquoi, la confrontation du compositeur avec le matériau est aussi confrontation avec la société, précisément dans la mesure où celle-ci a pénétré dans l’œuvre et ne s’oppose pas à la production artistique comme un élément purement extérieur et hétéronome, comme consommateur et contradicteur. Les directives que le matériau transmet au compositeur et que celui-ci transforme en leur obéissant, se constituent dans une immanente interaction. » [2]


La littérature contemporaine vient inventer de nouvelles adéquations du langage au monde (proposer de nouvelles articulations entre signification des mots et visibilité des choses) alors même la littérature vit dans l’effondrement de toute destination finale. A partir du 19ème siècle se mettent en place les conditions de son autonomie. Avec la modernité, la littérature ne compte plus que sur elle-même et avec elle-même. Désormais, le rapport qu’elle entretient avec la société est un rapport de tension.

Le matériau est l’expression de cette tension et la pensée benjaminienne ou adornienne de la modernité l’expression de la tension et de l’aporie créatrice.


Il faudrait faire un long détour sur les enjeux de l’esthétique négative d’Adorno et sur la pensée de Benjamin à partir des questions de la trace, du rebut et du montage pour comprendre ce que traverse l’idée d’une littérature déconcertante, c’est-à-dire d’une littérature qui ne cède ni à l’imitation (posture classique, source aristotélicienne et reproduction du connu), ni au simple jeu (posture post-moderne allant du côté d’une neutralisation de toute forme critique).



Si la littérature des années 80 s’éloigne des esthétiques des années 50-70, il demeure une littérature inquiète qui fonde ses conditions de possibilité sur la conscience d’une incertitude et la nécessité d’un dialogue critique.

Dès lors l’écriture déconcertante est une conscience d’une nécessité et d’une impossibilité. Cette expression empruntée à Peter Bürger (La prose de la modernité, Klincksieck, 1994) s’articule également à la pensée de Philippe Forest pour penser la littérature (en générale), la contemporaine (en particulier).

Dans un récent essai, Le Roman, le réel, Philippe Forest propose une lecture moderne et aporétique du roman.

Il pense le roman comme confrontation déchirante avec le « réel » qu’il distingue de la réalité. La réalité comme simulacre d’objectivité du monde, fausse stabilité interdisant l’expérience du réel. Cette réalité est forme de programmation d’existence, de pensée et de gestes, une stéréotypie interchangeable du vraisemblable (on retrouve ici le poids de l’héritage aristotélicien… et Forest de dénoncer également l’impasse de la catharsis pour l’exploration du pathos).

Pour Forest, la seule aventure d’écriture envisageable contre cette mimétique, c’est l’expérience nue du réel, envisagée comme expérience de l’impossible, comme négativité, donc déchirure, qui ne se résout ni dans l’abstraction ou le formalisme, ni dans le néo-naturalisme.

Sous la double tutelle de Lacan (« Le Réel, c’est l’impossible ») et de Bataille (« L’impossible, c’est la littérature »), Forest pose l’approche du réel comme une nécessité et une impossibilité : une nécessité consciente de son impossibilité, la nécessité d’aller au devant de ce qui se dérobe, de ce qui se pose comme déchirement, vacillement, vertige, rebut et incertitude.


Forest résume ainsi la thèse de son livre :



« Le roman répond à l’appel du réel – tel que cet appel s’adresse à chacun dans l’expérience de l’ « impossible », dans le déchirement du désir et celui du deuil (…). Quelque chose arrive alors qui demande à être dit et ne peut l’être que dans la langue du roman car cette langue seule reste fidèle au vertige qui s’ouvre ainsi dans le tissu du sens, dans le réseau des apparences afin d’y laisser apercevoir le scintillement d’une révélation pour rien (…). Tel est le réalisme du roman qui procède de l’existence afin d’en produire une représentation qui rende compte de l’expérience vécue (…) et dont se déduit une vérité, le labeur de l’écrivain consistant à la reprendre sans fin, à s’en revenir sans cesse vers elle (…) » [3]



Ou encore de lire un entretien dans Devenirs du roman (inculte-naïve, 2007)

« Le texte romanesque n’est l’espace d’aucune réconciliation, d’aucun salut donc, juste celui d’une déchirure par laquelle passe le jeu d’une incessante circulation qui nous met en relation avec la vérité – elle-même déchirée – de nos vies. » (p.175)



C’est dans cet espace que la littérature s’affronte au monde et prend toute sa valeur, sa puissance et son importance esthétique.

Le but fixé pour ce cours est double :

— d’abord faire découvrir certains aspects de la littérature contemporaine par la lecture, l’analyse de textes, la présentation de problématique qui occupent la littérature et qui s’articulent aux formes contemporaines de l’art. Peut-être pourra-t-on également envisager ces aspects.

— Ensuite, faire un travail d’écriture, proposer une forme d’atelier d’écriture dans le cadre du cours ; une pratique pour nourrir les enjeux du littéraire mais également vous permettre d’interroger une forme artistique de plus en plus répandue dans l’art contemporain. Il s’agit de tenter une prise de conscience sur les enjeux de l’écriture en souhaitant qu’elle puisse alimenter votre pratique artistique, et tout simplement élargir un horizon de culture.




Quelques pistes de lectures contemporaines :


Frédérique Clémençon

Jean Rolin

Anne Savelli

Jean-Yves Cendrey

Pierre Bergounioux

Claro et Claro

Yves Charnet

Philippe Rahmy

Eric Pessan

Frédéric-Yves Jeannet et Frédéric-Yves Jeannet

Patrick Chatelier

Dominique Dussidour

François Bon

Michel Deguy

Xavier Person

Eric Suchère

Joseph Mouton

Cécile Mainardi

Martin Rueff



Il fauf également ouvrir un chapitre consacré aux question de l’écriture et du numérique. (Quelques pistes ici)



Et voir dans la bibliographie les articles parus en volume
ainsi que l’essai Littérature d’aujourd’hui paru chez publie.net







Sébastien Rongier - 28 novembre 2008

[1] Voir Dominique Viart et Bruno Vercier, La littérature française au présent, Paris, Bordas, 2008 (2eme édition augmentée)

[2] Theodor W. Adorno, Philosophie de la nouvelle musique, traduit de l’allemand par Hans Hildenbrand et Alex Lindenberg, Paris, Gallimard-TEL, 1985, p. 45.

[3] Philippe Forest, Le Roman, le réel, Nantes, Editions Cécile Defaut, 2007, p. 8