Débuter la réflexion : Orphée et Eurydice

Invité par Marc Jimenez à participer au séminaire Interarts 2009, sur le thème du regard, il fallait indiquer une direction, donner un titre, lacer quelques pistes...

Alors de donner ce titre : « Le syndrome d’Eurydice. Une approche du regard au cinéma ». Un titre qui flotte même s’il vient prolonger, approfondir le projet sur « les fantômes » ouvert depuis quelques années et que j’espère finaliser un jour. En attendant, continuer et creuser. Le titre bougera sans doute... le terme syndrome n’est sans doute pas adéquat.

En attendant, c’est toujours une grande excitation d’ouvrir un tel espace de travail, d’accumuler des pistes, des livres, des lectures.

Alors voilà, à gauche du bureau sont posés Virgile et Ovide, à droite Blanchot, Didi-Huberman, Nancy, Thoret et Freud ; au centre Beckett (Film) et les Rolling Stones (le concert Altamon), sans parler de Fellini (Roma), ou de Sunset Boulevard.

Et l’idée que l’on creuse autour de la notion de disparition (le clignotement apparition-disparition du fantomal), et celle cinéma comme deuil, comme forme du deuil et de la disparition... ici le regard est articulation profonde à la mort, rapport intime à la disparition. Voilà ! On part de là. Et de cette intuition, du travail commencé autour d’Orphée et Eurydice, profiter de cette intervention dans ce séminaire pour creuser, pour ouvrir le chemin et s’y perdre un peu. Parce que c’est aussi cela qui est passionnant dans ce temps du travail, la possibilité de se perdre, de s’enivrer d’un petit tourbillon au milieu des livre, de idées qui se croisent, des phrases que l’on recopie et des analyses que l’on tente.

Et de commencer avec Virgile et Ovide en guise de rappel des faits.


#####

Virgile - Géorgiques, IV, v.317-558
Traduction de Maurice Rat (1932)


Le berger Aristée, fuyant le Pénéien Tempé, après avoir, dit-on, perdu ses abeilles par la maladie et par la faim, tout triste s’arrêta à la source sacrée où prend naissance le fleuve, se répandant en plaintes et s’adressant à sa mère en ces termes : « Ma mère, Cyrène ma mère, toi qui habites les profondeurs de ce gouffre, pourquoi m’as-tu fais naître de l’illustre race des dieux (si du moins, comme tu le dis, Apollon de Thymbra est mon père), puisque je suis en butte à la haine des destins ? Ou bien où as-tu relégué cet amour que tu avais pour nous ? Pourquoi m’invitais-tu à espérer le ciel ? Voici que l’honneur même de ma vie mortelle, qu’à grand’peine et après avoir tout tenté m’avait procuré l’ingénieuse surveillance de mes récoltes et de mes troupeaux, je le perds à présent, et tu es ma mère ! Va, continue, et, de ta propre main, arrache mes fertiles vergers, porte dans mes étables un feu ennemi, et détruis mes moissons ; brûle mes semailles, et brandis contre mes vignes ta forte hache à deux tranchants, si tu as de ma gloire conçu tant de déplaisir ».

Sa mère alors, au fond de sa chambre dans les profondeurs du fleuve, entendit le son de sa voix. Autour d’elle des Nymphes filaient les toisons de Milet, teintes d’une couleur vert foncé, Drymo, Xantho, Légée, Phyllodocé, dont la chevelure brillante flottait sur les cous blancs, et Cydippe, et la blonde Lycorias, l’une vierge, l’autre qui venait pour la première fois d’éprouver les douleurs de Lucine, et Clio, et Béroé sa soeur, toutes deux Océanides, toutes deux portant une ceinture d’or, et couvertes toutes deux de peaux bigarrées ; et Ephyre, et Opis, et Déiopée d’Asie, et l’agile Aréthuse ayant enfin déposé ses flèches. Au milieu d’elles, Clymène racontait la vaine précaution de Vulcain, les ruses de Mars et ses doux larcins, et elle énumérait, depuis le Chaos, les amours innombrables des dieux. Tandis que, charmées par ce chant, elles déroulent la laine molle de leurs fuseaux, une seconde fois la plainte d’Aristée vint frapper les oreilles de sa mère, et, sur leurs sièges de verre, toutes restèrent stupéfaites ; mais plus prompte que ses autres soeurs, Aréthuse, regardant d’où le bruit partait, éleva sa tête blonde à la surface de l’onde, et de loin : « Oh ! ce n’est pas en vain que tu étais alarmée par de tels gémissements, Cyrène, ô ma soeur ! Lui-même, l’objet principal de tes soins, triste, Aristée, aux bords de son père le Pénée, se tient debout en pleurs, et te traite de cruelle ». A ces mots, le coeur frappé d’un effroi inouï : « Vite, répond la mère, amène-le, amène-le vers nous : il a le droit de toucher le seuil des dieux ». En même temps, elle ordonne au fleuve profond de s’écarter au loin pour livrer passage au jeune homme ; l’onde alors, recourbée en forme de montagne, l’entoura, et le reçut dans son vaste sein, et le porta jusqu’au fond du fleuve.

Déjà, il s’avançait, admirant la demeure de sa mère et ses royaumes humides, les lacs enfermés dans des grottes et les bois sacrés sonores, et, frappé de stupeur en voyant le mouvement immense des eaux, il contemplait tous les fleuves qui coulent sous la vaste terre en des directions différentes : le Phase et le Lycus, et la source d’où jaillissent d’abord le profond Enipée, et l’Hypanis qui fait retentir les rochers, et le Caïque de Mysie, puis celle d’où s’élance le vénérable Tibre, et l’Anio aux doux flots, et, portant sur un front de taureau deux cornes d’or jumelles, l’Eridan doré, le plus violent des fleuves qui, à travers les cultures fertiles, se précipitent dans la mer vermeille.

Lorsqu’on fut parvenu sous la voûte de la chambre d’où pendaient des pierres ponces, et que Cyrène eut appris les vains pleurs de son fils, les nymphes soeurs lui donnent tour à tour des flots d’une onde limpide pour qu’il se lave les mains, et lui présentent des serviettes dont la peluche a été rasée ; d’autres chargent les tables de mets et y posent des coupes pleines ; les encens de Panchaïe brûlent sur les autels. Et sa mère : « Prends, dit-elle, une coupe de ce Bacchus Méonien : faisons à l’Océan une libation ». En même temps, elle prie l’Océan, père des choses, et les Nymphes soeurs qui gardent cent forêts et qui gardent cent fleuves ; trois fois elle versa le limpide nectar sur Vesta embrasée ; trois fois un jet bouillant de flamme s’élança au sommet de la voûte. Ce présage le rassure, et d’elle-même elle commence ainsi :

« Il est au gouffre de Carpathos un devin de Neptune, Protée au corps d’azur, qui parcourt la grande plaine des mers sur un char attelé de coursiers à deux pieds, moitié poissons et moitié chevaux. En ce moment, il regagne les ports d’Emathie et Pallène, sa patrie ; nous, les Nymphes, nous le vénérons, et le vieux Nérée lui-même le vénère ; car il sait tout, étant devin, ce qui est, ce qui fut, et ce que traîne avec lui l’avenir. Ainsi en a-t-il plu à Neptune, dont il fait paître au fond du gouffre les monstrueux troupeaux et les phoques hideux. C’est lui, mon fils, qu’il te faut d’abord prendre et enchaîner, pour qu’il t’explique complètement la cause de la maladie et lui donne une fin favorable. Car, si tu n’uses de violence, il ne te donnera aucun conseil, et ce n’est pas avec des prières que tu le fléchiras. Quand tu l’auras pris, emploie la force brutale et serre-le dans des liens : c’est l’unique moyen, en les brisant, de rendre vaines ses ruses. Moi-même lorsque le soleil aura allumé ses feux de midi, lorsque les herbes ont soif et que l’ombre plaît déjà davantage au troupeau, je te conduirai à la retraite du vieillard, là où il se repose au sortir des ondes, pour qu’il te soit facile de te jeter sur lui lorsqu’il dormira de tout son long. Mais quand tes mains l’auront pris et que tu le tiendras dans les chaînes, alors, pour se jouer de toi, il prendra diverses figures et même des gueules de bêtes : tout à coup, en effet, il deviendra un sanglier hérissé, un tigre affreux, un dragon écailleux, une lionne à l’encolure fauve ; ou bien il fera entendre le bruit de la flamme qui pétille, et ainsi s’échappera de tes liens ; ou bien il s’en ira éparpillé en de minces filets d’eau. Mais plus il prendra de formes différentes, plus, mon fils, tu serreras l’étreinte de ses liens, jusqu’à ce qu’il redevienne, après métamorphose, tel que tu l’auras vu, quand le sommeil commencé lui fermait les yeux ».

Elle dit, et verse le limpide parfum de l’ambroisie, le répandant sur tout le corps de son fils : alors une suave odeur s’exhala de son élégante chevelure, et une souple vigueur lui pénétra les membres. Il est une grotte immense, au flanc d’un mont rongé par les flots, où l’onde, poussée par le vent, s’engouffre et se replie en des vagues sinueuses, autrefois rade très sûre pour les marins surpris. C’est au fond de cette grotte que Protée s’abrite derrière le vaste rocher. C’est là, dans une cachette, que la Nymphe place son fils, le dos tourné à la lumière ; elle se tient à distance, invisible dans les nuées.

Déjà le vorace Sirius qui brûle les Indiens altérés s’enflammait dans le ciel, et le soleil en feu avait à demi épuisé son cercle ; les herbes se desséchaient et les rayons cuisaient les cavités des fleuves, chauffés jusqu’au limon dans leurs gorges à sec, comme Protée, gagnant du sein des flots son antre accoutumé, s’avançait : autour de lui, la gent humide de la vaste mer en bondissant disperse au loin l’amère rosée. Les phoques, sur le rivage, s’étendent çà et là pour dormir ; lui, tel que parfois un gardien d’étable sur les monts, lorsque le soir ramène du pâturage les veaux vers les étables, et que les agneaux aiguisent l’appétit des loups en faisant entendre leurs bêlements, assis sur un rocher au milieu de son troupeau, il le compte et le passe en revue.

Aristée, voyant cette occasion offerte, laisse à peine le temps au vieillard d’allonger ses membres fatigués ; il s’élance à grands cris, et le saisit par terre et lui passe les menottes. Protée, de son côté, n’oublie pas ses artifices, il se transforme en toutes sortes d’objets merveilleux, feu, bête horrible, eau limpide qui s’enfuit. Mais comme aucun subterfuge n’aboutit à le sauver, vaincu, il redevient lui-même, et parlant enfin d’une voix humaine : « Qui donc, jeune homme présomptueux entre tous, t’a fait ainsi affronter nos demeures ? Que demandes-tu ici ? » dit-il. Mais Aristée alors : « Tu le sais, Protée, tu le sais mieux que personne, et il n’est au pouvoir de quiconque de te tromper ; mais toi aussi cesse de vouloir le faire. C’est en suivant les conseils des dieux que nous sommes venus chercher ici un oracle pour nos vicissitudes ». Il n’en dit pas plus. A ces mots le devin, avec une grande violence, roula enfin ses yeux qu’enflammait une lueur glauque, et, avec un profond grincement de dents, ouvrit la bouche pour l’oracle suivant :

« C’est une divinité qui te poursuit de sa colère : tu expies un grand forfait ; ce châtiment, c’est Orphée, qu’il faut plaindre pour son sort immérité, qui le suscite contre toi, à moins que les Destins ne s’y opposent, et, qui exerce des sévices cruels pour l’épouse qu’on lui a ravie. Tandis qu’elle te fuyait en se précipitant le long du fleuve, la jeune femme, - et elle allait en mourir, - ne vit pas devant ses pieds une hydre monstrueuse qui hantait les rives dans l’herbe haute. Le choeur des Dryades de son âge emplit alors de sa clameur le sommet des montagnes ; on entendit pleurer les contreforts du Rhodope, et les hauteurs du Pangée, et la terre martiale de Rhésus, et les Gètes, et l’Hèbre, et Orithye l’Actiade. Lui, consolant son douloureux amour sur la creuse écaille de sa lyre, c’est toi qu’il chantait, douce épouse, seul avec lui-même sur le rivage solitaire, toi qu’il chantait à la venue du jour, toi qu’il chantait quand le jour s’éloignait. Il entra même aux gorges du Ténare, portes profondes de Dis, et dans le bois obscur à la noire épouvante, et il aborda les Mânes, leur roi redoutable, et ces coeurs qui ne savent pas s’attendrir aux prières humaines. Alors, émues par ses chants, du fond des séjours de l’Erèbe, on put voir s’avancer les ombres minces et les fantômes des êtres qui ne voient plus la lumière, aussi nombreux que les milliers d’oiseaux qui se cachent dans les feuilles, quand le soir ou une pluie d’orage les chasse des montagnes : des mères, des maris, des corps de héros magnanimes qui se sont acquittés de la vie, des enfants, des jeunes filles qui ne connurent point les noces, des jeunes gens mis sur des bûchers devant les yeux de leurs parents, autour de qui s’étendent le limon noir et le hideux roseau du Cocyte, et le marais détesté avec son onde paresseuse qui les enserre, et le Styx qui neuf fois les enferme dans ses plis. Bien plus, la stupeur saisit les demeures elles-mêmes et les profondeurs Tartaréennes de la Mort, et les Euménides aux cheveux entrelacés de serpents d’azur ; Cerbère retint, béant, ses trois gueules, et la roue d’Ixion s’arrêta avec le vent qui la faisait tourner. Déjà, revenant sur ses pas, il avait échappé à tous les périls, et Eurydice lui étant rendue s’en venait aux souffles d’en haut en marchant derrière son mari (car telle était la loi fixée par Proserpine), quand un accès de démence subite s’empara de l’imprudent amant - démence bien pardonnable, si les Mânes savaient pardonner ! Il s’arrêta, et juste au moment où son Eurydice arrivait à la lumière, oubliant tout, hélas ! et vaincu dans son âme, il se tourna pour la regarder. Sur-le-champ tout son effort s’écroula, et son pacte avec le cruel tyran fut rompu, et trois fois un bruit éclatant se fit entendre aux étangs de l’Averne. Elle alors : « Quel est donc, dit-elle, cet accès de folie, qui m’a perdue, malheureuse que je suis, et qui t’a perdu, toi, Orphée ? Quel est ce grand accès de folie ? Voici que pour la seconde fois les destins cruels me rappellent en arrière et que le sommeil ferme mes yeux flottants. Adieu à présent ; je suis emportée dans la nuit immense qui m’entoure et je te tends des paumes sans force, moi, hélas ! qui ne suis plus tienne ». Elle dit, et loin de ses yeux tout à coup, comme une fumée mêlée aux brises ténues, elle s’enfuit dans la direction opposée ; et il eut beau tenter de saisir les ombres, beau vouloir lui parler encore, il ne la vit plus, et le nocher de l’Orcus ne le laissa plus franchir le marais qui la séparait d’elle. Que faire ? où porter ses pas, après s’être vu deux fois ravir son épouse ? Par quels pleurs émouvoir les Mânes, par quelles paroles les Divinités ? Elle, déjà froide, voguait dans la barque Stygienne. On conte qu’il pleura durant sept mois entiers sous une roche aérienne, aux bords du Strymon désert, charmant les tigres et entraînant les chênes avec son chant. Telle, sous l’ombre d’un peuplier, la plaintive Philomèle gémit sur la perte de ses petits, qu’un dur laboureur aux aguets a arrachés de leur nid, alors qu’ils n’avaient point encore de plumes, elle passe la nuit à pleurer, et, posée sur une branche, elle recommence son chant lamentable, et de ses plaintes douloureuses emplit au loin l’espace. Ni Vénus, ni aucun hymen ne fléchirent son coeur ; seul, errant à travers les glaces hyperboréennes et le Tanaïs neigeux et les guérets du Riphée que les frimas ne désertent jamais, il pleurait Eurydice perdue et les dons inutiles de Dis. Les mères des Cicones, voyant dans cet hommage une marque de mépris, déchirèrent le jeune homme au milieu des sacrifices offerts aux dieux et des orgies du Bacchus nocturne, et dispersèrent au loin dans les champs ses membres en lambeaux. Même alors, comme sa tête, arrachée de son col de marbre, roulait au milieu du gouffre, emportée par l’Hèbre Oeagrien, « Eurydice ! » criaient encore sa voix et sa langue glacée, « Ah ! malheureuse Eurydice ! » tandis que sa vie fuyait, et, tout le long du fleuve, les rives répétaient en écho : « Eurydice ! »

Ainsi parla Protée, et, d’un bond il s’élança dans la mer profonde, et, en plongeant, fit jaillir une colonne tourbillonnante d’écume.

Mais Cyrène ne s’éloigne pas, et, voyant Aristée tremblant, elle lui adresse d’elle-même ces paroles : « O mon fils, tu peux bannir de ton coeur les soucis qui l’affligent. Voilà toute la cause de la maladie ; voilà pourquoi les Nymphes, avec qui Eurydice menait des choeurs au fond des bois sacrés, ont lancé la mort sur tes abeilles. Va donc, en suppliant, leur porter des offrandes, leur demandant la paix, et vénère les Napées indulgentes : ainsi, te pardonnant, elles exauceront tes voeux, et apaiseront leurs ressentiments. Mais je veux d’abord te dire point par point la façon dont on les implore. Choisis quatre de ces superbes taureaux au beau corps, qui paissent maintenant pour toi les sommets du Lycée verdoyant, et autant de génisses dont la nuque n’ait point encore été touchée par le joug ; dresse-leur quatre autels près des hauts sanctuaires des déesses, fais jaillir de leurs gorges un sang sacré et abandonne leurs corps sous les frondaisons du bois sacré. Puis, quand la neuvième aurore se sera levée, tu jetteras aux mânes d’Orphée les pavots du Léthé, tu apaiseras et honoreras Eurydice en lui sacrifiant une génisse ; et tu immoleras une brebis noire et retourneras dans le bois sacré ».

Sans retard, sur-le-champ, il exécute les prescriptions de sa mère. Il va au sanctuaire, élève les autels indiqués, amène quatre superbes taureaux au beau corps et autant de génisses dont la nuque n’a point encore été touchée par le joug. Puis, quand la neuvième aurore se fut levée, il offre un sacrifice aux mânes d’Orphée, et retourne dans le bois sacré. Alors, prodige soudain et merveilleux à dire, on voit, parmi les viscères liquéfiés des boeufs des abeilles bourdonner qui en remplissent les flancs, et s’échapper des côtes rompues, et se répandre en des nuées immenses, puis convoler au sommet d’un arbre et laisser pendre leur grappe à ses flexibles rameaux.


#####

Ovide - Les Métamorphoses - X
Traduction (légèrement adaptée) de G.T. Villenave, Paris, 1806


Orphée et Eurydice (X, 1-85)

L’Hymen, vêtu d’une robe de pourpre, s’élève des champs de Crète, dans les airs, et vole vers la Thrace, où la voix d’Orphée l’appelle en vain à ses autels. L’Hymen est présent à son union avec Eurydice, mais il ne profère point les mots sacrés ; il ne porte ni visage serein, ni présages heureux. La torche qu’il tient pétille, répand une fumée humide, et le dieu qui l’agite ne peut ranimer ses mourantes clartés. Un affreux événement suit de près cet augure sinistre. Tandis que la nouvelle épouse court sur l’herbe fleurie, un serpent la blesse au talon elle pâlit, tombe et meurt au milieu de ses compagnes.

[11] Après avoir longtemps imploré par ses pleurs les divinités de l’Olympe, le chantre du Rhodope osa franchir les portes du Ténare, et passer les noirs torrents du Styx, pour fléchir les dieux du royaume des morts. Il marche à travers les ombres légères, fantômes errants dont les corps ont reçu les honneurs du tombeau. Il arrive au pied du trône de Proserpine et de Pluton, souverains de ce triste et ténébreux empire. Là, unissant sa voix plaintive aux accords de sa lyre, il fait entendre ces chants : "Divinités du monde souterrain où descendent successivement tous les mortels, souffrez que je laisse les vains détours d’une éloquence trompeuse. Ce n’est ni pour visiter le sombre Tartare, ni pour enchaîner le monstre à trois têtes, né du sang de Méduse, et gardien des Enfers, que je suis descendu dans votre empire. Je viens chercher mon épouse. La dent d’une vipère me l’a ravie au printemps de ses jours.

[25] "J’ai voulu supporter cette perte ; j’ai voulu, je l’avoue, vaincre ma douleur. L’Amour a triomphé. La puissance de ce dieu est établie sur la terre et dans le ciel ; je ne sais si elle l’est aux enfers : mais je crois qu’elle n’y est pas inconnue ; et, si la renommée d’un enlèvement antique n’a rien de mensonger, c’est l’amour qui vous a soumis ; c’est lui qui vous unit. Je vous en conjure donc par ces lieux pleins d’effroi, par ce chaos immense, par le vaste silence de ces régions de la Nuit, rendez-moi mon Eurydice ; renouez le fil de ses jours trop tôt par la Parque coupé.

"Les mortels vous sont tous soumis. Après un court séjour sur la terre un peu plus tôt ou un peu plus tard, nous arrivons dans cet asile ténébreux ; nous y tendons tous également ; c’est ici notre dernière demeure. Vous tenez sous vos lois le vaste empire du genre humain. Lorsque Eurydice aura rempli la mesure ordinaire de la vie, elle rentrera sous votre puissance. Hélas ! c’est un simple délai que je demande ; et si les Destins s’opposent à mes vœux, je renonce moi-même à retourner sur la terre. Prenez aussi ma vie, et réjouissez-vous d’avoir deux ombres à la fois."

[40] Aux tristes accents de sa voix, accompagnés des sons plaintifs de sa lyre, les ombres et les mânes pleurent attendris. Tantale cesse de poursuivre l’onde qui le fuit. Ixion s’arrête sur sa roue. Les vautours ne rongent plus les entrailles de Tityos. L’urne échappe aux mains des filles de Bélus, et toi, Sisyphe, tu t’assieds sur ta roche fatale. On dit même que, vaincues par le charme des vers, les inflexibles Euménides s’étonnèrent de pleurer pour la première fois. Ni le dieu de l’empire des morts, ni son épouse, ne peuvent résister aux accords puissants du chantre de la Thrace. Ils appellent Eurydice. Elle était parmi les ombres récemment arrivées au ténébreux séjour. Elle s’avance d’un pas lent, retardé par sa blessure. Elle est rendue à son époux : mais, telle est la loi qu’il reçoit : si, avant d’avoir franchi les sombres détours de l’Averne, il détourne la tête pour regarder Eurydice, sa grâce est révoquée ; Eurydice est perdue pour lui sans retour. [53] À travers le vaste silence du royaume des ombres, ils remontent par un sentier escarpé, tortueux, couvert de longues ténèbres. Ils approchaient des portes du Ténare. Orphée, impatient de crainte et d’amour, se détourne, regarde, et soudain Eurydice lui est encore ravie.

Le malheureux Orphée lui tend les bras, Il veut se jeter dans les siens : il n’embrasse qu’une vapeur légère. Eurydice meurt une seconde fois, mais sans se plaindre ; et quelle plainte eût-elle pu former ? Était-ce pour Orphée un crime de l’avoir trop aimée ! Adieu, lui dit-elle d’une voix faible qui fut à peine entendue ; et elle rentre dans les abîmes du trépas.

Privé d’une épouse qui lui est deux fois ravie, Orphée est immobile, étonné, tel que ce berger timide qui voyant le triple Cerbère, chargé de chaînes, traîné par le grand Alcide jusqu’aux portes du jour, ne cessa d’être frappé de stupeur que lorsqu’il fut transformé en rocher. Tel encore Olénus, ce tendre époux qui voulut se charger de ton crime, infortunée Léthéa, trop vaine de ta beauté. Jadis unis par l’hymen, ils ne font qu’un même rocher, soutenu par l’Ida sur son humide sommet.

[72] En vain le chantre de la Thrace veut repasser le Styx et fléchir l’inflexible Charon. Toujours refusé, il reste assis sur la rive infernale, ne se nourrissant que de ses larmes, du trouble de son âme, et de sa douleur. Enfin, las d’accuser la cruauté des dieux de l’Érèbe, il se retire sur le mont Rhodope, et sur l’Hémus battu des Aquilons.

Trois fois le soleil avait ramené les saisons. Orphée fuyait les femmes et l’amour : soit qu’il déplorât le sort de sa première flamme, soit qu’il eût fait serment d’être fidèle à Eurydice. En vain pour lui mille beautés soupirent ; toutes se plaignent de ses refus.

Mais ce fut lui qui, par son exemple, apprit aux Thraces à rechercher ce printemps fugitif de l’âge placé entre l’enfance et la jeunesse, et à s’égarer dans des amours que la nature désavoue.

Sébastien Rongier - 15 janvier 2009