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Requin, un double romantique et colossal (A propos de James Bond)
samedi 4 décembre 2021, par
Quand Nicolas Tellop me propose de participer au numéro hors série de La Septième obsession sur James Boond, j’ai immédiatement pensé au personnage de Requin. Je travaille aussi sur des souvenirs d’enfances. Revoir les films dans lesquels Richard Kiel interprète le personnage m’a conduit à constater que ce double colossal est sans doute le personnage le plus romantique de la saga.
Requin, miroir colossal de James Bond
Tout débuterait par une menace colossale, une silhouette découpée par l’ombre des pyramides égyptienne. James Bond enquête, espionne. Requin attend tel un sphinx noir, bientôt éclairé par les lumières du spectacle, provoquant immédiatement la frayeur. C’est une figure de cauchemar qu’on veut fuir et ne jamais affronter tant sa force est destructrice.
Requin (Jaws) est un personnage secondaire, un méchant. C’est un redoutable tueur à gages. Outre une silhouette imposante (l’acteur américain Richard Kiel mesurait 2m18), le personnage est doté d’une puissante denture en acier, capable de sectionner des câbles téléphériques et des cous humains. Cet homme extraordinaire pourrait n’être qu’une silhouette, un simple opposant qu’on tuerait au détour d’un scène parmi d’autres. Mais il apparait dans deux opus face à James Bond, L’Espion qui m’aimait (1977) et Moonraker (1979). Le cas est aussi rare que révélateur, d’autant que Requin est sans doute le personnage le plus romantique des figures qui se dressent devant 007.
Un romantisme mortifère
Ce romantisme est à entendre selon sa double acception : l’imagerie fleur bleue des amours enflammés et la sombre puissance esthétique de la littérature européenne du début du XIXème siècle. Le Romantisme n’a pas seulement dépeint l’exaltation des sentiments et la puissance de la subjectivité, il a également visité les recoins les plus sombres de l’âme humaine et des pensées intérieures en proposant de figurer la violence intime et la complexité de son temps par la littérature fantastique et l’invention de figures aussi inquiétantes et troublantes que le monstre de Frankenstein, le comte Dracula, sans oublier Hyde et quelques autres. Le personnage de Requin empreinte à chacun d’eux : colosse à la démarche digne d’un Boris Karloff incarnant le monstre de Frankenstein, ou abomination vampirique qui a l’habitude tuer ses victimes en mordant leur cou.
Dans L’espion qui m’aimait, il est dans l’ombre des pyramides, comme surgi de l’univers expressionniste (de Caligari de Wiene à Nosferatu ou Faust de Murnau). Outre sa puissance inquiétante, Requin est surtout d’une résistance hors du commun. Il survit à toutes les chutes (train, avion, téléphérique, voiture), ou aux écroulements (bâtiment égyptien, arche sous-marine ou spatiale). Il est plus puissant que ses ennemis (Bond lui-même, un requin dans un bassin, l’armée de Drax dans Moonraker). Les balles rebondissent sur sa mâchoire. Bref, il est comme James Bond… indestructible. C’est pour cela qu’on le retrouve dans Moonraker. Survivant à la fin de L’espion qui m’aimait, il revient pour un second round.
Un duo comique
Mais ce qui rend ce personnage de méchant si populaire et si attachant, c’est que cette puissance inquiétante tend vers la blague. Requin et Bond forment un véritable duo comique. C’est Laurel et Hardy aux pays des espions. Leurs confrontations, après une brève approche dramatique, tourne au (running) gag. La tonalité burlesque des deux films de Lewis Gilbert vire parfois à l’autoparodie : l’aimantation, le duel Requin vs requin, la chute dans un cirque, les coups de Bond sur les parties génitales qui résonnent comme de l’acier, les bagarres qui débouchent sur des mimiques caricaturales ou des répliques absurdes, ainsi que la double référence explicite à Spielberg (Les Dents de la mer et Rencontre du troisième type), tout contribue à l’ironie potache de ces deux films.
De plus, Requin semble toujours avoir une longueur d’avance sur ses adversaires (Bond et Cie). Il est littéralement le diable qui surgit hors de sa boîte, caché là où l’on ne l’attend pas. Il est dans le placard d’une cabine de train dans L’Espion qui m’aimait, derrière une porte d’avion au début de Moonraker. Il surgit au détour d’un plan pour interrompre la progression de James Bond. S’il échoue systématiquement, sa chute est pure comédie. Il se relève inlassablement, rajustant sa veste croisée, la vie de tueur n’empêchant pas l’élégance.
Au miroir de James
Reprenons : personnage indestructible, tueur sans scrupule, appartenant à diverses organisations secrètes, élégance constante au-delà des normes, toutes ces caractéristiques sont celles de James Bond. Requin est le double gigantesque, une image bondienne dans un miroir déformant. Silencieux, il ne dit aucun bon mot (sauf…). Son corps titanesque et son sourire carn-acier n’en font pas un tombeur de James-Bond-girls (sauf que…). Donc, tout les oppose mais tout les rend bientôt indissociables tant est si bien qu’à la fin de Moonraker une alliance de circonstance se noue entre eux face au discours eugéniste de Drax. Non seulement Requin se bat aux côtés de Bond mais surtout il le sauve au milieu du désastre spatial. Cette alliance signe une reconnaissance mutuelle. Ils se ressemblent donc plus qu’ils ne l’imaginaient. A une différence près. Bond finira comme à l’accoutumée par une partie de jambes en l’air (littéralement en apesanteur) alors que Requin, lui, poursuit son voyage spatial avec sa bien-aimée. Car Requin a trouvé l’amour. Après s’être fracassé avec son téléphérique dans Moonraker, Requin sort des décombre aidé par une jeune femme. Dès le premier regard, c’est un coup de foudre commun, la musique appuyée et les champs-contrechamps ne laissent planer aucun doute, le tout sous le regard presque ému de James Bond. A la fin du film, le jeune couple se retrouve dans le vaisseau spatial en décomposition, un ralenti venant signer d’heureuses et romantiques retrouvailles. Alors que tout s’écroule autour d’eux, Requin découvre une bouteille de champagne et l’ouvre (avec ses dents) en disant à son aimée son unique réplique de la saga : « Well… Here’s to us (A notre santé) ». Lui aussi est un heureux buveur ironique au milieu du chaos. Amoureux, ami de Bond, il peut continuer de tourner en orbite autour de la Terre, formant enfin le rêve d’un nouvel Adam et Ève. Champagne !
