Accueil > Articles > 2021 > Hagrid, un géant et des monstres
Hagrid, un géant et des monstres
samedi 4 décembre 2021, par
Nouvelle collaboration pour un Hors-série de La Septième obsession sur Harry Potter. Je ne pouvais parler que du personnage d’Hagrid... une sorte de projection capillaire sans doute.
C’est une tignasse folâtre qui accompagne une barbe foisonnante, une silhouette imposante, celle d’un géant massif à la démarche gauche et à la garde-robe rudimentaire… sauf lorsqu’il porte sa large cravate marron à pois jaune moutarde. Il pourrait effrayer mais Hagrid garde une naïveté et une gaité d’enfance surprenante. Car la vie ne l’a pas gâté. Hagrid est un être blessé. Abandonné par sa mère alors qu’il n’est qu’un enfant, il est élevé par un père aimant mais minuscule. Ce dernier l’entoure jusqu’à sa mort alors qu’il entre comme élève à Poudlard. Injustement renvoyé de l’école des sorciers à cause des turpitudes de Tom Jedusor (Tom Riddle), le futur Voldemort. Seul Dumbledore lui conserve sa confiance. Il lui permet d’obtenir le poste de garde-chasse de l’école et lui confie parfois des missions secrètes qu’il évente régulièrement. Hagrid est loyal, mais ce n’est pas un personnage fait pour les secrets. C’est un cœur ouvert et généreux.
A la marge
Rubeus Hagrid pourrait être envieux, ou rempli d’amertume comme Argus Rusard (Argus Filch). Il n’en sera rien. Il a été victime de nombreuses injustices et beaucoup le méprisent. Pourtant, le géant semble accepter et finalement aimer la place marginale qui est la sienne. Hagrid est le personnage des marges… de toutes les marges. C’est un biker arborant fièrement un parapluie rose. Quand il ne séjourne pas dans la prison d’Azkaban, il vit dans un entre-deux, entre le monde des élèves et le monde des professeurs, entre la forêt interdite et l’école. Sa maison est un monde à part, un foutoir dans lequel les enfants (Ron, Hermione et Harry) sont toujours accueillis. C’est un lieu précieux qui sert autant de refuge que d’espace de signification. C’est dans cette maison qu’Hagrid soutien Hermione contre les insultes de Drago Malfoye (« sang de bourbe ») ; c’est là qu’il suggère la piste Aragog dans La Chambre des secrets après son arrestation ; la maison du garde-chasse est également la première étape du multiverse dans Le Prisonnier d’Azkaban. C’est aussi là qu’Harry convainc Slughorn de révéler son secret. La maison d’Hagrid est donc un endroit particulièrement riche et précieux. On y forge l’amitié, on y résout des énigmes.
La maison d’Hagrid est également un espace qui accueille les animaux monstrueux, délaissés ou rejetés. Aragog, l’araignée géante est son ami, comme Buck l’hippogriffe condamné à mort dans Le Prisonnier d’Azkaban. Hagrid admire et aime les dragons qu’il voudrait garder près de lui. Rien n’est réellement monstrueux pour lui. C’est aussi pour cela qu’il est méprisé par la caste des Malfoye, obsédée par la supériorité de son sang et de son rang. Mais peut-être cette haine révèle-t-elle une réalité plus insidieuse. En protégeant les monstres, en les aimant ainsi, il projette un miroir sur la société de son temps. Il montre à chacun sa part monstrueuse et sa violence. Est-il alors étonnant de voir Bellatrix Lestrange détruire la maison d’Hagrid à la fin du Prince de sang-mêlé ?
Figure de protection
Dès le départ, dans la saga littéraire et cinématographique, Hagrid est montré comme le grand protecteur de Harry. Dumbledore a confié l’enfant au géant qui arrive dans L’École des sorciers en biker volant au grand cœur d’artichaut. Cette figure de protection est renouvelée, confirmée et amplifiée au début de la première partie des Reliques de la mort. Hagrid emmène Harry en side-car. Cette figure de protection et d’initiation est constante dans les premiers épisodes. Il s’efface au fur et à mesure, à partir du moment où les jeunes gens acquièrent leur autonomie. Cet effacement est beaucoup plus marqué dans les adaptations cinématographiques que dans les romans de J.K. Rowling où Hagrid garde une place plus importante. Dans les films, le demi-géant est du côté de l’enfance et des jeunes gens contre l’irrémédiable vanité des adultes. Il est comme Harry, sans parent. Il est mis de côté par sa propre famille. La chambre d’Harry sous les escaliers pourrait être l’écho lointain de la maison au bord la forêt interdite. Par ailleurs, si Hagrid est aussi proche et ami d’Harry, c’est aussi parce que l’enfant est lui aussi, en quelque sorte, un monstre unique et précieux : il est le seul survivant de la folie meurtrière de Voldemort. Sa marque est le signe qui le montre. Cette visibilité fait de lui un être à part, en marge de ses semblables.
Mater dolorosa
Hagrid est l’être de la perte : il est renvoyé de Poudlard à cause d’Aragog qui meurt à la fin de la saga alors que les araignées finissent par se rallier à Volmedort et attaquer le géant (dans le roman). Rien n’est épargné au pauvre personnage que l’on dépouille constamment de tout. Le plus cruel lui est encore infligé par Voldemort qui l’oblige à regarder l’exécution de Harry Potter. Il doit ensuite porter dans ses bras la dépouille de son jeune ami.
Hagrid a toujours été une figure protectrice pour Harry. Plus qu’une image paternelle dans un imaginaire traditionnel, Hagrid est une figure maternante. Il conseille, protège, accompagne et entoure le jeune garçon tout au long de son apprentissage. C’est dans ses bras qu’il arrive bébé devant la porte des Dursley. C’est dans les bras du géant que son corps sans vie apparente est acheminé devant Poudlard. Ce passage particulièrement tragique est amplifié par différentes références bibliques. Le signe iconologique la plus évident est celui de la Pietà. La statuaire classique comme les représentations picturales montrent toujours le Christ descendu de la croix, porté par sa mère Marie, un bras pendant, moribond. C’est très exactement cette image que l’on retrouve à la fin des Reliques de la mort. Le bras ballant de Harry formalise cette dimension christique et implique qu’Hagrid soit une nouvelle forme de mater dolorosa tragique. On l’efface rapidement au nom de la résurrection d’Harry mais Hagrid est peut-être la grande figure éthique de la saga Harry Potter.
