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Imaginaire du Slasher
vendredi 16 janvier 2026, par
Le slaher au défi de la répétition
Accordons nos violons ! C’est bien Bernard Herrmann qui met en musique le geste infini de l’assassin. La musique qu’il pose sur la séquence de la douche dans Psycho (1960) d’Alfred Hitchcock, établit la violente ritournelle du slasher. L’agression au couteau, la répétition systématique du mouvement de l’arme sur les corps innocents fixe le topos cinématographique du genre. Cependant cet enracinement du stéréotype, ce lieu commun devient un modèle pour les films, une recette commerciale et bientôt un business model.
L’économie de la répétition qu’ailleurs et en d’autres temps Jean-Louis Baudry ou Jean-François Lyotard ont formalisé en terme de processus psychique et idéologique, s’est imposée comme une structure de production… de la reproduction. Auparavant on parlait presque pudiquement de suites. Aujourd’hui, on avance fièrement la logique de franchise, entre suite, reboot, prequel, etc.
Le personnage du slasher est condamné à la répétition : il prend un couteau (et autres instruments équivalents), et tue inlassablement. Combien de meurtres ? Peut-on encore les compter ? Jason Voorhees, personnage emblématique de Vendredi 13, créé par Sean S. Cunningham, compte à son actif 10 films depuis 1980, un reboot en 2008 et un crossover avec Freddy en 2003. Freddy Kruger a été créé en 1884 par Wes Craven. Outre cette rencontre au sommet avec Jason, la sage Freddy compte 7 films, un reboot ainsi qu’une série anthologique. Quant à Scream, créé en 1996 par Wes Craven, le film connaît 5 opus et une série. Enfin, le personnage de Mike Myers créé en 1978 par John Carpenter, compte 10 films depuis 1978 (un onzième est attendu en 2022) ainsi qu’un remake en deux épisodes par Rob Zombie. On se rappellera que la matrice Psycho, explicitement citée par Carpenter, connaît également trois suites, un remake et une série, prequel approximatif.
Comme justifier cette répétition et sa pérennité économique ? Comment concevoir la possibilité de l’infini ? Il suffit parfois de faire du personnage du slasher la figure immortelle du mal qui revient encore et encore. Jason, Freddy, Michael Myers et quelques autres, ont ceci de commun qu’ils sont devenus inoxydables. Le choix scénaristique s’inscrit dans une mécanique économique. Le geste répété de l’immortel tueur consolide la mécanique économique du retour au même. La renaissance interminable des monstres ne se déroule pas sans tordre quelques bras de scénaristes. L’éternité de Norman Bates est purement cinématographique, se déposant essentiellement dans les multiples citations validant le point de rupture du film de 1960 qui formalise l’entrée d’un nouveau type de personnage qui deviendra le slasher.
Tous ces personnages sont des figures du mal où la logique d’indestructibilité est parfois poussée jusqu’au grotesque. Le dixième et dernier opus de Vendredi 13, Jason X (2000) pousse sans doute le bouchon commercial le plus loin possible en projetant le personnage sur un vaisseau spatial dans le futur. Jason se bat contre une androïde, croisement de Terminator et de Matrix, et finit reconstitué en Cyborg avant de flotter dans l’espace et de rejoindre la Terre, telle une étoile filante. L’adage scénaristique Passé les bornes y a plus limites fonctionne à plein dans cette série Z qui choisit le grotesque. Les errances scénaristiques de la série Halloween sont elles aussi parfois brouillonnent, notamment autour de la construction du personnage de Laurie Strode incarné par Jamie Lee Curtis. Parfois elle est la sœur de Mike Myers, d’autres fois non, parfois elle est mère d’un garçon, d’autres fois c’est une fille. La constante est l’indestructibilité de Myers qui, invariablement, se relève pour prolonger son geste unique, répétitif et compulsif : prendre un couteau et tuer. Cette économie du massacre, prolongée de manière compulsive ne trouve peut-être qu’une seule justification pertinente, celle mise en scène par Wes Craven. Outre la figure de Ghostface qui est un costume interchangeable, c’est surtout le personnage de Freddy Kruger qui est le plus marquant dans l’œuvre de Craven. Son caractère indestructible est formidablement pensé par le cinéaste lorsqu’il achève la saga par un septième et dernier opus en 1994 après avoir réalisé le dernier en 1984 – il a laissé les cinq épisodes centraux dériver au gré des trouvailles scénaristiques. Le caractère métafilmique de Freddy sort de la nuit permet à Wes Craven de faire un éloge indirect de la fiction : le seul moyen de capturer l’essence du mal qu’est Freddy (et toute la filiation des slashers) est de le contenir dans un récit. Le conte, le roman, le film sont les lieux qui maintiennent les figures démoniaques loin des vivants. C’est Wes Craven lui-même qui l’énonce à Heather Langenkamp qui incarnait le personnage de Nancy dans le premier opus. Le problème commence quand la série de film s’achève, le monstre Freddy voulant rejoindre la réalité pour poursuivre son existence violente. La mise en abyme est alors vertigineuse puisque Wes Craven indique à son actrice qu’elle est face à une décision essentielle : « Accepter ou refuser de jouer Nancy une dernière fois ». Le dialogue est doublé par l’écriture de cette phrase sur l’ordinateur qui semble immédiatement transcrire les répliques au moment où elles sont dites. Le spectateur regarde un film en train de se faire et de se défaire, tout en se poursuivant afin d’interroger le pouvoir répétitif du cinéma de slasher. Freddy sort de la nuit se termine par la lecture de la fin du scénario du film que l’on regarde, l’enfant demandant à sa mère s’il s’agit bien d’une histoire. Les dernières pages indiquent alors qu’il faut repartir au début du document intitulé Wes Craven’s new nightmare. A filmscript by Wes Craven. La boucle que le film crée alors devient en quelque sorte la prison narrative dans laquelle est enfermée la figure du Slasher, Freddy Kruger.
De là à penser que Jason Voorhees, Mike Myers, Freddy Kruger, Ghostface et tous les autres sont à l’image des lectures répétées des contes, une catharsis d’enfance, il n’est pas loin de le penser. La répétition serait alors la possibilité de retrouver à bon compte les figures de l’ogre ou les silhouettes monstrueuses et archaïques de Barbe Bleue. Cette possibilité arrange bien les services financiers des sociétés de production hollywoodiennes. Mais l’idée qu’on puisse retrouver un dépôt de ces archétypes du récit dans cette économie du massacre n’est pas sans offrir un peu de baume au cœur.
Codicille : A la fin de Red is dead le tueur, slasher à faucille et marteau, se relève au-delà de la mort et semble envahir la réalité du film La Cité de la peur, multipliant les meurtres de projectionnistes à la faucille et au marteau. Rien ne semble arrêter le slasher.
