Souvenir (de merde) de Silvio Berlusconi

C’était le 11 mars 2002, et me semble-t-il, le tout premier texte que je publiais. C’était L’Humanité . Un ami m’avait proposé de publier cet énervement d’alors. Je ne l’écrirai sans doute plus de la même façon, mais je crois que je garderai assurément l’essentiel, la trame, en un mot, la substance, ou la matière. Mais si je le republie ici, c’est pour saluer le départ de l’Autre, même s’il ne part pas comme on l’aurait, un bon coup de pied au cul par le peuple italien.

Quant à la question de la merde dans l’art, l’énervement est intact. Il n’est qu’à écouter une récente chronique du "monde selon" Raphaël Enthoven sur l’art contemporain. La réaction est toute semblable. Oh les beaux jours !

Alors juste de deux mots en forme de conclusion : Bren, bren !


L’univers Berlusconi (L’Humanité, 11 mars 2002)



L’Italie contemporaine s’est trouvée, en la personne de Vittorio Sgarbi, un petit Hercule tapageur qui viendrait " laver " musées et lieux d’exposition de l’art contemporain. On pourrait aligner les frasques de l’homme, les déclarations et les actes affligeants du politique, ou encore rappeler les médiocres provocations de la figure du spectacle. Car Sgarbi est tout cela à la fois. Mais ce n’est pas ce mélange des genres qui le rend intéressant. Il est seulement, à ce titre, un symptôme significatif des activités médiatico-idéologiques et politico-financières de l’univers Berlusconi. L’attaque contre le centre d’art Luigi Pecci a donc été une occasion pour le sous-secrétaire d’État aux Biens culturels de faire une mise au point (la sienne et celle du gouvernement) sur l’art contemporain. " Déchetterie de l’art contemporain ", ce centre présenterait un " art excrémentiel ". L’argument est connu, il a parcouru les siècles, notamment le XXe, et il n’épargnera pas le suivant. Alors oui, avouons-le, l’art contemporain, l’art moderne, l’art tout simplement est excrémentiel, ou plutôt a quelque chose à voir avec la " merde ".

La modernité se constitue à partir d’un sens critique aigu et un renversement des valeurs traditionnelles. Elle met à nu les critères classiques du jugement. La " merde " participe donc de ce renversement des valeurs, même si l’on ne peut réduire cette question excrémentielle à la seule modernité. Mais c’est pourtant elle, la modernité, qui interroge les aspects les plus réactionnaires de modes de pensées et de représentations, en faisant sauter le verrou qui identifiait le bon au beau, et l’esthétique à ce jugement de goût. Effacer le déchet, épurer la forme est bien ce retour réactionnaire qui touche aussi bien l’esthétique que la politique. Lorsque Sgarbi parle d’" art excrémentiel ", il désigne ces formes contemporaines de l’art qui explorent d’autres voies que la peinture représentative. En mettant dos à dos les différences artistiques, en opposant Duchamp-Manzoni d’un côté et Balthus-Freund de l’autre, il rejoue la restauration de la représentation figurative contre toutes les autres formes contemporaines de l’art. Mais ce n’est pas ici du côté de l’esthétique qu’il faut comprendre cette opposition, mais bien du côté de l’idéologie. Elle renvoie à une pensée restauratrice qui refuse toute mise en cause des formes de la tradition, qui condamne cet art qui ouvre à la pensée et interroge le monde contemporain par des formes nécessairement autres, immanquablement nouvelles.

Reste que cette opposition n’est pas si tranchée puisque Sgarbi convoque des peintres qui interrogent eux-mêmes l’art et la condition moderne. Comme le souligne le critique italien et historien d’art contemporain Giovanni Joppolo à propos du fascisme italien, l’idéologie de la mobilité, initiée par Marinetti, repose sur une capacité d’adaptation élastique. En voulant brouiller les dimensions esthétiques, Sgarbi tente d’opacifier les enjeux. Pourtant, même ces manœuvres grossières qui instrumentalisent ces peintres ne sauraient cacher l’idéologie sous-jacente à ces propos. Dans une interview récente, le nouveau " Monsieur Propre " des écuries de l’art parlait en la dénonçant de la présentation d’un urinoir. Non seulement il ne citait pas le nom de son auteur, Marcel Duchamp, artiste majeur de l’art moderne sur qui l’on fait reposer tous les maux de l’art, mais surtout, comme Pierre Pinoncelli dans un autre registre, il oblitérait totalement les enjeux esthétiques et linguistiques de Fontaine. C’est parce que ce " ready made " a été et reste encore un pavé subversif dans la mare réactionnaire de l’art que Sgarbi le réduit par des approximations.

C’est quand Sgarbi dénonce l’" arte povera " que l’on comprend le populisme primitif du politicien historien d’art. Réduit à " des intérêts économiques et à une mafia ", ce mouvement exemplaire selon lui de l’art contemporain est donc dénoncé comme corrompu et corrupteur. Transformant les enjeux esthétiques en un discours moral pour le moins douteux, Sgarbi alimente la dénégation des expériences de la culture contemporaine par une démagogie affirmative qui neutralise l’ambivalence même de tout art. En niant la valeur critique, en voulant noyer l’inconciliation nécessaire de l’événement artistique et esthétique, Sgarbi propose - et peut-être même impose - une esthétique de la réconciliation, entendue comme pensée dominante du relativisme soumettant toute démarche réflexive critique à un consensus réificateur et conformiste.

Dario Fo, dénonçant récemment l’Italie berlusconienne comme l’arrivée d’un nouveau fascisme, nous engage à être attentifs aux effets de neutralisation de la vie publique démocratique par des actions qui passent pour secondaires. Mais l’action de contrôle politique de la culture a toujours été un des mécanismes amorçant cette privation de la vie individuelle et collective de toute démarche autre qu’un modèle déterminé. C’est pourquoi ce qui n’entre pas dans la modélisation esthétique de l’art chez Sgarbi devient suspect. Il ne s’agit bien évidemment pas ici de condamner ou d’induire un quelconque " malaise " face aux ouvres figuratives, mais bien de souligner l’instrumentalisation idéologique que l’on fait d’elles. Et l’on ne peut que rappeler l’action idéologique et politique du ministre fasciste Guieppe Bottai qui, durant le régime mussolinien, exclut toute forme d’art autre que l’esthétique figurative, malgré l’esquisse d’un débat falsifié se réduisant finalement au mouvement institutionnel du Novecento représenté par le peintre Sironi. Pourtant des poches de résistance se dessinent en Italie malgré Sgarbi. La culture, en renouant avec les enjeux politiques qui l’engagent, redécouvre l’exercice critique inhérent à l’acte de créer, de penser. Les soubresauts politiques et diplomatiques du futur Salon du livre à Paris en sont un indice, la mobilisation intellectuelle et artistique italienne en est un autre. On voit par ailleurs naître un mouvement de fond qui construit des alternatives. Ainsi, les nouveaux territoires de l’art pourraient bien être cette activation critique qui traverse la culture. L’art excrémentiel a donc de beaux jours devant lui...






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Sébastien Rongier - 9 novembre 2011