78 et moi : face au Front National



Dans 78, outre certaines heures très sombres de notre histoire moderne, je me penche sur le Front National, objet d’une opposition politique constante dans mon parcours. Dans ce roman, je rappelle les racines profondes de l’antisémitisme et de la collaboration, des admirations fascistes et brutales qui président à la naissance de ce parti.


En 1978, ce parti politique obtient 0,33 % des voix, oui, 0,33… je ne me suis pas trompé de virgule. L’échec est cuisant mais les transformations couvent.


C’est ce que j’essaye de mettre en scène dans le livre, le moment de bascule, non pas idéologique, mais stratégique (ce que rejoue très exactement la fille de son père). Avec la mort de Duprat, la place est libre pour une nouvelle génération qui a rallié depuis peu le parti. Ces nouveaux cadres, Stirbois et Collinot, vont donner une inflexion idéologique (une inflexion de surface, ne pas s’y tromper, mais inflexion stratégique) et une nouvelle thématique : marteler que l’immigration, l’étranger est la source de tous les maux. Ce sera quasiment le seul argumentaire ce parti. L’autre conclusion que tire Stirbois des élections législatives, c’est un travail de terrain, une percée par le bas… un travail de longue haleine dont on voit les résultats (Dreux aura été le laboratoire de Stirbois), grâce également à la construction du personnage du chef du parti qui aura tellement fasciné les médias et le personnel politique.


On a donc oublié l’histoire de ce parti, l’histoire du pays… c’est vrai que rappeler que ce parti est l’enfant légitime de la collaboration, à savoir l’Etat français qui sous le pouvoir de Pétain-Laval (et quelques autres) a servi les intérêts du nazisme (et parfois en anticipant les demandes par complaisances ou idéologie… comme traquer les résistants ou déporter les juifs de France qu’ils soient français ou étrangers, qu’ils soient hommes, femmes ou enfants). Ceci n’est ni génétique ou informatique (ces argumentaires de bazar sur les « gènes politiques » ou « le logiciel politique »… quel galimatias)… non c’est juste historique.


78 n’est qu’un roman, sans grande audience, pas plus que mes actions ou réflexions au fils de mes engagements. Dans les années 1980-1990, chaque meeting du Front National conduisait à des manifestations, et des oppositions rapidement dures avec le service d’ordre du parti d’extrême-droite connu pour son goût pour la violence (et aussi quelques confusions parfois avec la police/gendarmerie dont on pouvait constater la complaisance : faut dire que des crânes rasés qui tapent des chevelus, ça faire toujours rire les forces de l’ordre). Parmi les engagements contre ce parti d’extrême-droite, il y a eu ceux de la période où je vivais et travaillais dans la vallée de l’Eure… un petit groupe qui militait pour dénoncer le FN, ses discours, ses actions. Alors on tractait sur les marchées le dimanche, on causait et on écrivait. Ou alors on collait par-dessus les affiches du parti d’extrême-droite, notamment à Dreux, notamment en période électorale. Là, il fallait tout de même faire très attention parce qu’on avait de petits bras, et qu’on n’avait vraiment aucun goût pour la violence, nous. Cette période m’a permis de voir comment dans une région rurale, ou péri-urbaine les idées du FN s’était implantées, comment certains, alors que la léthargie était le seul danger, les populations vivaient dans une peur parfaitement construite par les discours répétés sans cesse par le Front National (et bientôt les autres partie, à commencer la droite de Chirac et de Pasqua, puis la ligne Sarkozy-Buisson qui n’en finit pas de singer et fleurter avec l’ignoble, et la gauche n’est pas en reste, hélas).


Comme à l’accoutumée, les mines de surprise au moment de découvrir les résultats du FN sont prises par tous. Tous se composent un visage de circonstance, un discours de gravité circonstancié mais tellement circonstanciel. Et puis… Et puis ? Et puis, j’avouerai seulement un certain désarroi, là maintenant.


Evidemment continuer, avec les moyens qui sont les miens : écrire, enseigner. Donner le goût de tout ce qui fonde les détestations de ceux qui font vivre le Front National et l’extrême-droite (penseurs-propagandistes, politiques, et ceux qui votent par adhésion ou protestation, c’est équivalent, ils donnent leur voix à l’extrême-droite).


Donc continuer à écrire 78 qui rappelle aussi la collaboration, les massacres d’octobre 61, la guerre d’Algérie et la torture (cela doit rappeler des choses au FN), et les sources politiques de ce parti.
Poursuivre (encore un peu) la vie enseignante et continuer de dire les livres qu’on aime, les écritures qu’on défend sur des sites, dans des rencontres, c’est-à-dire éveiller en s’éveillant soi-même, tenter de rester éveillé (même si ce soir, il faut l’avouer, c’est un peu la fatigue… mais demain, on continuer).


Sébastien Rongier - 9 décembre 2015